Y a‑t-il un backlash antiféministe sur la première radio de France ?

Depuis dix ans, les luttes sociales voient leur temps d’antenne s’amenuiser sur France Inter. Sous couvert de plu­ra­lisme, de renou­vel­le­ment ou d’économies, la « première radio de France » a rétro­gra­dé ou remercié nombre de jour­na­listes, producteur·ices et chroniqueur·euses marqué·es à gauche. Cette rentrée, c’est au tour des féministes.

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Publié le 11/09/2025

Le 14 septembre 2024, Giulia Foïs prenait la parole lors d’une mani­fes­ta­tion de soutien à Gisèle Pelicot. Crédit photo : Christophe Michel / ABACAPRESS

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Après l’inexplicable sup­pres­sion, l’année dernière, de l’émission quo­ti­dienne de satire politique présentée par Charline Vanhoenacker et sa bande et le licen­cie­ment de Guillaume Meurice (qui a valu à Adèle Van Reeth, direc­trice de la station, une motion de défiance signée par 80 % des titu­laires), la grille des pro­grammes de la rentrée 2025 semble confirmer le rai­dis­se­ment éditorial de France Inter. 

Moins d’investigation, moins de repor­tages et deux thé­ma­tiques élaguées à la machette : l’écologie et le genre. L’émission « La Terre au carré » se voit amputée de son dernier quart d’heure, lors duquel des militant·es éco­lo­gistes (Cyril Dion, Claire Nouvian, Féris Barkat…), des médias indé­pen­dants et auditeur·ices prenaient la parole. Exit également l’émission heb­do­ma­daire sur les luttes sociales « C’est bientôt demain ».

Côté féminisme, c’est l’hécatombe. La chronique heb­do­ma­daire d’Anne-Cécile Mailfert, pré­si­dente fon­da­trice de la Fondation des femmes, passe à la trappe. La jour­na­liste Giulia Foïs, jour­na­liste pro­duc­trice depuis 2019 des émissions « Pas son genre » puis « En marge » (qui a réalisé la saison dernière plusieurs pics d’audience à 775 000 auditeur·ices) est, pour sa part, remerciée.

Celle qui faisait exister les sujets liés aux droits des femmes et des minorités de genre depuis dix ans sur cette antenne a d’abord vu ses chro­niques sauter, avant d’assister à la lente dilution de sa ligne édi­to­riale, sous prétexte de conver­gence des luttes. « En 2022, Adèle Van Reeth m’a proposé d’interroger plus largement la norme et pas seulement le genre. Avec le recul, je me demande si ce n’est pas là que commence le lissage des questions fémi­nistes : lorsqu’elles n’ont plus un créneau qui leur soit spé­ci­fi­que­ment dédié. », confie-t-elle à La Déferlante.

« Complètement à côté de l’époque »

Alors que la saison dernière a été marquée par le procès des violeurs de Mazan, le renvoi aux assises de l’affaire « French Bukkake », la diffusion sur Netflix d’un docu­men­taire accablant sur l’affaire Cantat ou la remise du prix Albert-Londres à la jour­na­liste du Monde Lorraine de Foucher, spé­cia­liste des violences mas­cu­lines, à quoi joue la première radio de France ? « France Inter a choisi de couper le micro des fémi­nistes au moment où les mas­cu­li­nistes sortent du bois et où les personnes mino­ri­sées sont encore plus exposées qu’avant à la haine et au rejet. Elle passe com­plè­te­ment à côté de l’époque », tranche Giulia Foïs.

Sans croire à une « résis­tance » active de la part d’Inter à traiter de ces sujets, Magalie Lacombe, journaliste-formatrice experte des questions de genre et d’égalité, voit dans les choix de la direction une « vali­da­tion et un ren­for­ce­ment du pouvoir politique » en place. Elle rappelle que de nom­breuses études (ici et ) attestent d’une sous-représentation des femmes dans les médias. « Lorsque France Inter choisit déli­bé­ré­ment d’effacer pro­gres­si­ve­ment la présence des femmes de ses antennes, elle est consciente de les minoriser encore plus, et cette domi­na­tion lui convient. »


« France Inter a choisi de couper le micro des fémi­nistes au moment où les mas­cu­li­nistes sortent du bois. »

Giulia Foïs, journaliste

Avec l’arrivée de Benjamin Duhamel pour remplacer Léa Salamé à la pré­sen­ta­tion de la matinale aux côtés de Nicolas Demorand, deux hommes sont désormais aux manettes de la tranche la plus écoutée de France – près de 5 millions d’auditeur·ices pour la saison 2024–2025. « Ce sont deux hommes blancs, cisgenres et socia­le­ment aisés : comment, avec si peu de diversité, peut-on imaginer raconter la société dans sa réalité ? », interroge Magalie Lacombe, elle-même ancienne jour­na­liste à Radio France et autrice du podcast L’Info en tous genres.

Une situation qui ne semble émouvoir ni Adèle Van Reeth, direc­trice de France Inter, ni Philippe Corbé, directeur de l’information depuis le printemps dernier. « La parité est une valeur très impor­tante de cette chaîne, mais jamais aux dépens de la com­pé­tence », aurait affirmé la première, tandis que pour le second, Benjamin Duhamel « est le seul aujourd’hui à Paris en capacité » de coanimer la matinale. Des propos cités dans Télérama début juillet 2025, que le service de com­mu­ni­ca­tion de la radio se dit incapable de nous confirmer. L’argument fait en tout cas bondir Magalie Lacombe : « C’est hal­lu­ci­nant de désuétude, en plus d’être com­plè­te­ment fal­la­cieux ! Si c’est la seule personne com­pé­tente qu’ils ont trouvée, c’est qu’ils n’ont pas cherché. Je doute même qu’il y ait eu un casting pour ce poste… » L’équipe d’Adèle Van Reeth le concède : « Avoir deux voix mas­cu­lines à 8 h 20, ce n’est pas idéal. » Elle plaide un mauvais concours de cir­cons­tances lié à l’annonce tardive du départ de Léa Salamé pour présenter le journal de 20 heures sur France 2.

Une répartition genrée

Dans un autre article publié le 3 septembre, Télérama, qui a épluché la nouvelle grille de pro­grammes, pointe plus largement « une répar­ti­tion qui reflète les sté­réo­types de genre ». Aux femmes les chro­niques et entre­tiens culturels ; aux hommes les inter­views et éditos poli­tiques ou éco­no­miques. « Agir de la sorte, c’est refuser une société plus éga­li­taire », analyse Magalie Lacombe. « Mais ces gens-là [la direction de France inter] s’en moquent, parce qu’ils béné­fi­cient d’un grand nombre de privilèges. »

Désormais soumis au bon vouloir des rédacteur·ices en chef et des chroniqueur·euses, le trai­te­ment des luttes sociales – en par­ti­cu­lier fémi­nistes – est-il encore un enjeu d’intérêt général aux yeux de la radio publique, dont la direc­trice martelait, à son arrivée en 2022, qu’elle n’était « ni de gauche ni de droite » ? Interrogée par La Déferlante, la direction de la station réaffirme son intérêt pour les sujets liés au genre : « c’est pourquoi ils sont présents partout sur l’antenne et ne se limitent pas à quelques émissions comme cela était le cas au moment où ces sujets ont commencé à émerger dans la société ». Pas convain­cue par les arguments de son ex-direction, Giulia Foïs interroge : « Quelle est la raison d’être de France Inter, si ce n’est d’être un rempart contre les haines et les dis­cri­mi­na­tions, un endroit où peut s’exprimer une pluralité d’opinions et de regards ? Aujourd’hui, ce n’est plus la radio de toutes et tous, mais bel et bien celle d’un courant de pensée unique. »

Thomas Legrand suspendu après une polémique lancée par l’extrême droite

Vendredi 5 septembre, après la diffusion d’une vidéo enre­gis­trée à son insu sur le site du magazine d’extrême droite L’Incorrect, l’éditorialiste politique Thomas Legrand était suspendu de l’antenne d’Inter à titre conservatoire.

Filmé dis­crè­te­ment lors d’un déjeuner informel avec son confrère Patrick Cohen et deux per­son­na­li­tés du Parti socia­liste, le jour­na­liste assurait : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati. » Accusé par la droite et l’extrême droite de mener campagne contre la ministre de la Culture, candidate auto­pro­cla­mée à la mairie de Paris, le jour­na­liste s’est fendu d’une tribune, publiée dans Libération dans laquelle il reconnaît des propos mal­adroits pouvant semer la confusion mais affirme également : « J’assume […] de m’employer à dire la vérité sur les mensonges et l’attitude néo­trum­pienne de la ministre de la Communication (sic) […] il s’agit là de défendre notre métier, si menacé à travers le monde. »

Mardi 9 septembre il a fina­le­ment annoncé renoncer à son émission politique heb­do­ma­daire, sans pour autant arrêter d’intervenir ponc­tuel­le­ment à l’antenne.

S’informer en féministes : face à l’offensive, la contre-attaque

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