Après l’inexplicable suppression, l’année dernière, de l’émission quotidienne de satire politique présentée par Charline Vanhoenacker et sa bande et le licenciement de Guillaume Meurice (qui a valu à Adèle Van Reeth, directrice de la station, une motion de défiance signée par 80 % des titulaires), la grille des programmes de la rentrée 2025 semble confirmer le raidissement éditorial de France Inter.
Côté féminisme, c’est l’hécatombe. La chronique hebdomadaire d’Anne-Cécile Mailfert, présidente fondatrice de la Fondation des femmes, passe à la trappe. La journaliste Giulia Foïs, journaliste productrice depuis 2019 des émissions « Pas son genre » puis « En marge » (qui a réalisé la saison dernière plusieurs pics d’audience à 775 000 auditeur·ices) est, pour sa part, remerciée.
Celle qui faisait exister les sujets liés aux droits des femmes et des minorités de genre depuis dix ans sur cette antenne a d’abord vu ses chroniques sauter, avant d’assister à la lente dilution de sa ligne éditoriale, sous prétexte de convergence des luttes. « En 2022, Adèle Van Reeth m’a proposé d’interroger plus largement la norme et pas seulement le genre. Avec le recul, je me demande si ce n’est pas là que commence le lissage des questions féministes : lorsqu’elles n’ont plus un créneau qui leur soit spécifiquement dédié. », confie-t-elle à La Déferlante.
« Complètement à côté de l’époque »
Alors que la saison dernière a été marquée par le procès des violeurs de Mazan, le renvoi aux assises de l’affaire « French Bukkake », la diffusion sur Netflix d’un documentaire accablant sur l’affaire Cantat ou la remise du prix Albert-Londres à la journaliste du Monde Lorraine de Foucher, spécialiste des violences masculines, à quoi joue la première radio de France ? « France Inter a choisi de couper le micro des féministes au moment où les masculinistes sortent du bois et où les personnes minorisées sont encore plus exposées qu’avant à la haine et au rejet. Elle passe complètement à côté de l’époque », tranche Giulia Foïs.
Sans croire à une « résistance » active de la part d’Inter à traiter de ces sujets, Magalie Lacombe, journaliste-formatrice experte des questions de genre et d’égalité, voit dans les choix de la direction une « validation et un renforcement du pouvoir politique » en place. Elle rappelle que de nombreuses études (ici et là) attestent d’une sous-représentation des femmes dans les médias. « Lorsque France Inter choisit délibérément d’effacer progressivement la présence des femmes de ses antennes, elle est consciente de les minoriser encore plus, et cette domination lui convient. »
« France Inter a choisi de couper le micro des féministes au moment où les masculinistes sortent du bois. »
Giulia Foïs, journaliste
Avec l’arrivée de Benjamin Duhamel pour remplacer Léa Salamé à la présentation de la matinale aux côtés de Nicolas Demorand, deux hommes sont désormais aux manettes de la tranche la plus écoutée de France – près de 5 millions d’auditeur·ices pour la saison 2024–2025. « Ce sont deux hommes blancs, cisgenres et socialement aisés : comment, avec si peu de diversité, peut-on imaginer raconter la société dans sa réalité ? », interroge Magalie Lacombe, elle-même ancienne journaliste à Radio France et autrice du podcast L’Info en tous genres.
Une situation qui ne semble émouvoir ni Adèle Van Reeth, directrice de France Inter, ni Philippe Corbé, directeur de l’information depuis le printemps dernier. « La parité est une valeur très importante de cette chaîne, mais jamais aux dépens de la compétence », aurait affirmé la première, tandis que pour le second, Benjamin Duhamel « est le seul aujourd’hui à Paris en capacité » de coanimer la matinale. Des propos cités dans Télérama début juillet 2025, que le service de communication de la radio se dit incapable de nous confirmer. L’argument fait en tout cas bondir Magalie Lacombe : « C’est hallucinant de désuétude, en plus d’être complètement fallacieux ! Si c’est la seule personne compétente qu’ils ont trouvée, c’est qu’ils n’ont pas cherché. Je doute même qu’il y ait eu un casting pour ce poste… » L’équipe d’Adèle Van Reeth le concède : « Avoir deux voix masculines à 8 h 20, ce n’est pas idéal. » Elle plaide un mauvais concours de circonstances lié à l’annonce tardive du départ de Léa Salamé pour présenter le journal de 20 heures sur France 2.
Une répartition genrée
Dans un autre article publié le 3 septembre, Télérama, qui a épluché la nouvelle grille de programmes, pointe plus largement « une répartition qui reflète les stéréotypes de genre ». Aux femmes les chroniques et entretiens culturels ; aux hommes les interviews et éditos politiques ou économiques. « Agir de la sorte, c’est refuser une société plus égalitaire », analyse Magalie Lacombe. « Mais ces gens-là [la direction de France inter] s’en moquent, parce qu’ils bénéficient d’un grand nombre de privilèges. »
Désormais soumis au bon vouloir des rédacteur·ices en chef et des chroniqueur·euses, le traitement des luttes sociales – en particulier féministes – est-il encore un enjeu d’intérêt général aux yeux de la radio publique, dont la directrice martelait, à son arrivée en 2022, qu’elle n’était « ni de gauche ni de droite » ? Interrogée par La Déferlante, la direction de la station réaffirme son intérêt pour les sujets liés au genre : « c’est pourquoi ils sont présents partout sur l’antenne et ne se limitent pas à quelques émissions comme cela était le cas au moment où ces sujets ont commencé à émerger dans la société ». Pas convaincue par les arguments de son ex-direction, Giulia Foïs interroge : « Quelle est la raison d’être de France Inter, si ce n’est d’être un rempart contre les haines et les discriminations, un endroit où peut s’exprimer une pluralité d’opinions et de regards ? Aujourd’hui, ce n’est plus la radio de toutes et tous, mais bel et bien celle d’un courant de pensée unique. »
Thomas Legrand suspendu après une polémique lancée par l’extrême droite
Vendredi 5 septembre, après la diffusion d’une vidéo enregistrée à son insu sur le site du magazine d’extrême droite L’Incorrect, l’éditorialiste politique Thomas Legrand était suspendu de l’antenne d’Inter à titre conservatoire.
Filmé discrètement lors d’un déjeuner informel avec son confrère Patrick Cohen et deux personnalités du Parti socialiste, le journaliste assurait : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati. » Accusé par la droite et l’extrême droite de mener campagne contre la ministre de la Culture, candidate autoproclamée à la mairie de Paris, le journaliste s’est fendu d’une tribune, publiée dans Libération dans laquelle il reconnaît des propos maladroits pouvant semer la confusion mais affirme également : « J’assume […] de m’employer à dire la vérité sur les mensonges et l’attitude néotrumpienne de la ministre de la Communication (sic) […] il s’agit là de défendre notre métier, si menacé à travers le monde. »
Mardi 9 septembre il a finalement annoncé renoncer à son émission politique hebdomadaire, sans pour autant arrêter d’intervenir ponctuellement à l’antenne.






