Pour une MEUF : des médecins contre les violences médicales

L’association Pour une médecine engagée, unie et féministe (Pour une MEUF) lutte contre les violences que peuvent subir les patient·es et les professionnel·les de santé. Entretien avec Mia*, l’une des deux cofon­da­trices, médecin géné­ra­liste spé­cia­li­sée en santé sexuelle et gyné­co­lo­gie, et Maya*, psy­cho­mo­tri­cienne, qui a rejoint l’association il y a deux ans.

par

Publié le 27/10/2025

Lucile Gautier pour La Déferlante
Dessin de Lucile Gautier pour La Déferlante

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°20 Soigner, parue en novembre 2025. Consultez le sommaire

Dans quel contexte a été fondée Pour une MEUF et comment l’association a‑t-elle évolué ?

MIA Maya et moi nous sommes ren­con­trées sur Twitter. Nous étions toutes les deux médecins. L’association est née en 2017, à un stade de nos vies où nous avions de la colère qui prenait beaucoup de place. Il fallait en faire quelque chose. Au niveau collectif, c’était la période où ont émergé les luttes des personnes soignées, notamment avec les pages Facebook et Tumblr Paye ton gynéco1Créées en 2017 par la militante féministe Sarah Lahouari, ces pages recueillaient des témoi­gnages de violences gyné­co­lo­giques. En 2014, une étudiante en pharmacie, sous le pseu­do­nyme d’Ondeejeune, avait déjà lancé le hashtag #PayeTonUtérus pour dénoncer les violences gyné­co­lo­giques et obs­té­tri­cales.. Face à ces témoi­gnages, les réactions du corps soignant étaient de rela­ti­vi­ser les violences (en refusant jusqu’à l’utilisation de ce terme), de se vic­ti­mi­ser (en dénonçant un « gynéco-bashing ») ou de tout mettre sur le compte de la fatigue pro­fes­sion­nelle et des mauvaises condi­tions de travail. Ce refus d’entendre, d’écouter, de se remettre en question, alors que les patient·es deman­daient sim­ple­ment que leur dignité, leur corps et leur intimité soient respectés, nous a indignées. Nous voulions porter une parole de professionnel·les de santé qui sou­tiennent les usager·es du système de soins. Par ailleurs, même si nous avions déjà fini nos études quand nous avons fondé l’association, nous voulions aborder tout ce que nous avions vécu en tant qu’étudiantes, puisque le système médical maltraite tout le monde. Huit ans plus tard, nous sommes environ 150 adhérent·es, avec une majorité de médecins. Il y a aussi des sages-femmes, des infirmier·es, des psy­cho­logues, des psychomotricien·nes, des ortho­pho­nistes… Certain·es sont encore étudiant·es, d’autres exercent déjà. Globalement, les membres sont assez jeunes. Les thé­ma­tiques que nous traitons se sont peu à peu élargies à d’autres domaines que la gynécologie-obstétrique. Nous voulons mettre en lumière les impensés et les terrains délaissés par le milieu du soin, comme les inéga­li­tés de santé dans l’enfance ou la psy­chia­trie. Lors de nos tables rondes, nous abordons aussi le sujet de la tran­si­den­ti­té des mineur·es, ou encore l’impact du racisme sur la santé mentale.

Vous dénoncez la casse du service public, mais n’en faites pas l’unique expli­ca­tion des violences médicales. Quelles sont les autres causes, selon vous ?

MAYA En effet, et nous tenons à le rappeler : nous sommes bien sûr contre la casse du service public. C’est incom­pa­tible avec notre idéal d’un soin acces­sible à tous·tes et le moins dis­cri­mi­nant possible. Cette casse touche en premier lieu les patient·es et les professionnel·les les moins bien rémunéré·es. Mais si cela peut effec­ti­ve­ment aggraver les violences, ce n’est pas ça qui les génère. Ces violences sont sys­té­miques, elles se trouvent au cœur de l’organisation du système de soin, marqué par le sexisme, le racisme, le validisme et dif­fé­rentes couches de domi­na­tions : des professionnel·les sur les patient·es, des professionnel·les sur les étudiant·es et entre professionnel·les, en raison d’une très forte hié­rar­chi­sa­tion. Les expé­riences diffèrent en fonction des métiers, des types d’écoles, des spé­cia­li­sa­tions, des milieux dans lesquels on exerce (qu’il s’agisse de l’hôpital, d’un centre de santé, d’un centre de planning familial), mais il y a glo­ba­le­ment une culture de la brimade, des humi­lia­tions et une repro­duc­tion de la mal­trai­tance d’une géné­ra­tion sur l’autre. Les fresques carabines2Souvent obscènes, voire vio­lem­ment sexistes, ces peintures murales recouvrent certaines salles fré­quen­tées par les internes à l’hôpital., très fré­quentes dans les salles de garde à l’hôpital, sont une bonne illus­tra­tion de ce climat.


« Nous voulons mettre en lumière les impensés et les terrains délaissés par le milieu du soin, comme les inéga­li­tés de santé dans l’enfance ou la psychiatrie. »

Mia, médecin géné­ra­liste, cofon­da­trice de l’association Pour une MEUF

Votre collectif a‑t-il observé des évo­lu­tions dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans le milieu médical ?

MAYA Tout récemment, le Collège national des gyné­co­logues et obs­té­tri­ciens s’est prononcé en faveur de la sup­pres­sion de la clause de conscience qui permet aux médecins et aux sages-femmes de refuser de pratiquer des IVG. Cela faisait partie de nos reven­di­ca­tions, et nous nous en réjouis­sons. Parmi la nouvelle géné­ra­tion des professionnel·les de santé, nous voyons des évo­lu­tions dans le rapport au soin. Les dis­cri­mi­na­tions sont plus souvent signalées (même si ces signa­le­ments n’ont pas toujours de suites), il y a davantage de média­ti­sa­tion de ce sujet, et une attention accrue de la part de certain·es soignant·es. Mais ce chan­ge­ment de regard concerne les mani­fes­ta­tions de sexisme et les violences sexuelles et sexistes. Des phé­no­mènes comme le racisme ou le validisme sont toujours des angles morts.

MIA Des résis­tances fortes per­sistent au sein des ins­ti­tu­tions médicales, qui portent une res­pon­sa­bi­li­té toute par­ti­cu­lière. Les personnes qui les dirigent ont tendance à se penser hors de la société et à se croire fon­da­men­ta­le­ment bien­veillantes et inca­pables de violences parce qu’elles exercent des pro­fes­sions du care. Elles refusent de prendre en compte la position de pouvoir dans laquelle on se situe en étant un·e professionnel·le de santé, et elles per­pé­tuent les violences et les dis­cri­mi­na­tions. Nous l’avons par exemple observé au moment de la polémique des listes de soignant·es safe3En 2020, le compte Globule noir, un collectif de soignant·es racisé·es, diffusait sur Twitter une liste de soignant·es noir·es, afin de diminuer, pour les patient·es concerné·es, le risque d’exposition au racisme. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et celui des infir­miers ont estimé que ces accu­sa­tions « attent[aient] à leur honneur et jet[aient] le discrédit sur leurs pro­fes­sions ».. L’Ordre des médecins et l’Ordre des infir­miers ont réagi en niant le vécu des personnes qui témoi­gnaient d’expériences racistes : les deux orga­nismes ont expliqué que tous·tes les patient·es étaient pris·es en charge de la même façon, puisque les soignant·es avaient prêté serment en ce sens. Récemment, lors du procès du chi­rur­gien Joël Le Scouarnec, nous nous sommes joint·es au Mouvement d’insoumission aux ordres pro­fes­sion­nels (Miop) pour demander la dis­so­lu­tion du Conseil de l’Ordre des médecins et dénoncer son inaction, voire sa com­pli­ci­té dans ces viols et ces agres­sions sexuelles, commis essen­tiel­le­ment sur des patient·es mineur·es.


Que mettez-vous en place pour lutter contre les violences commises par des professionnel·les de santé sur des patient·es ?

MAYALa formation constitue une partie impor­tante de nos actions. On organise des ateliers, la plupart du temps inter­ac­tifs, pour les étudiant·es et les professionnel·les de santé, sur le sexisme en santé ou encore la bien­trai­tance en gyné­co­lo­gie. Le but, c’est d’amener les gens à réfléchir sur leur posture, que celle-ci devienne proactive dans le chan­ge­ment. On forme aussi nos propres membres sur le validisme, la gros­so­pho­bie, etc., en sol­li­ci­tant le plus possible des col­lec­tifs de personnes concer­nées ou des chercheur·euses ayant travaillé sur ces sujets.

MIA On propose aussi des soirées « so-so » (« soignant·es-soigné·es ») thé­ma­tiques : endo­mé­triose, gros­so­pho­bie, contra­cep­tion, IVG, etc. Le but, c’est de créer un échange construc­tif. Ça peut aboutir, côté soignant·es, à un souhait de formation sur le thème en question. On peut en ressortir avec une meilleure inter­con­nais­sance. Je pense à un atelier sur le vécu de l’examen gyné­co­lo­gique où les soigné·es avaient vraiment envie de savoir comment on nous ensei­gnait certaines pratiques durant nos études. Ça permet de répondre à cette nécessité de trans­pa­rence, d’éviter cette opacité sur le savoir et la formation médicale. Comme l’information fait partie du pouvoir, on continue également notre travail de création d’outils et de brochures. Certaines sont déjà sorties, prin­ci­pa­le­ment sur la gyné­co­lo­gie, et d’autres sont en cours, sur la contra­cep­tion par exemple.

Les professionnel·les de santé peuvent, elleux aussi, être victimes de violences de la part de leurs collègues. Quels outils mettez-vous en place pour faire face à ces situations ?

MAYANous avons un atelier consacré au har­cè­le­ment et aux violences dans le milieu pro­fes­sion­nel du soin, que nous réalisons notamment auprès des étudiant·es en santé, par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables et soumis·es à la pression hié­rar­chique. L’idée c’est d’aider à ver­ba­li­ser, à repérer ce qui est normal et ne l’est pas, et de donner des outils d’autodéfense, des res­sources juri­diques et des contacts d’associations. C’est aussi un espace de parole, qui permet d’accorder du crédit aux expé­riences et de les nommer.

MIA En 2023, on a participé, avec un collectif d’associations, à la construc­tion d’un violenthospit’omètre4Cet outil est inspiré du vio­len­to­mètre créé par le centre Hubertine-Auclert pour sen­si­bi­li­ser aux violences conju­gales. pour repérer les violences sexistes et sexuelles dans le milieu hos­pi­ta­lier. Des asso­cia­tions étu­diantes et des struc­tures de soin nous contactent régu­liè­re­ment pour le diffuser.

Quels sont vos projets ?

MAYALe gros morceau sur lequel on travaille, c’est un congrès qu’on aimerait organiser en 2027, à l’occasion des dix ans de l’association. On voudrait en profiter pour faire un gros événement, toujours dans l’objectif de penser notre posture dans le soin et de lutter contre les dis­cri­mi­na­tions. On travaille aussi à déve­lop­per nos antennes locales, voire à en ouvrir d’autres. Enfin, on essaie de prendre soin de nous et de notre asso­cia­tion ! On discute des situa­tions ou des thèmes qui nous posent question, on se voit et on partage des moments informels, pour ne pas être tout le temps en train de tra­vailler. Et on continue à appro­fon­dir notre réflexi­vi­té : on a un fonc­tion­ne­ment hori­zon­tal et on n’est jamais à l’abri que des enjeux de pouvoir se remettent en place. Histoire de ne pas donner des leçons qu’on ne s’applique pas en interne ! •

Entretien réalisé les 21 juin et 28 juillet 2025 en visioconférence.

* Les prénoms ont été modifiés.

  • 1
    Créées en 2017 par la militante féministe Sarah Lahouari, ces pages recueillaient des témoi­gnages de violences gyné­co­lo­giques. En 2014, une étudiante en pharmacie, sous le pseu­do­nyme d’Ondeejeune, avait déjà lancé le hashtag #PayeTonUtérus pour dénoncer les violences gyné­co­lo­giques et obstétricales.
  • 2
    Souvent obscènes, voire vio­lem­ment sexistes, ces peintures murales recouvrent certaines salles fré­quen­tées par les internes à l’hôpital.
  • 3
    En 2020, le compte Globule noir, un collectif de soignant·es racisé·es, diffusait sur Twitter une liste de soignant·es noir·es, afin de diminuer, pour les patient·es concerné·es, le risque d’exposition au racisme. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et celui des infir­miers ont estimé que ces accu­sa­tions « attent[aient] à leur honneur et jet[aient] le discrédit sur leurs professions ».
  • 4
    Cet outil est inspiré du vio­len­to­mètre créé par le centre Hubertine-Auclert pour sen­si­bi­li­ser aux violences conjugales.

Soigner dans un monde qui va mal

Retrouvez cet article dans la revue La Déferlante n°20 Soigner, parue en novembre 2025. Consultez le sommaire