Dans quel contexte a été fondée Pour une MEUF et comment l’association a‑t-elle évolué ?
MIA Maya et moi nous sommes rencontrées sur Twitter. Nous étions toutes les deux médecins. L’association est née en 2017, à un stade de nos vies où nous avions de la colère qui prenait beaucoup de place. Il fallait en faire quelque chose. Au niveau collectif, c’était la période où ont émergé les luttes des personnes soignées, notamment avec les pages Facebook et Tumblr Paye ton gynéco1Créées en 2017 par la militante féministe Sarah Lahouari, ces pages recueillaient des témoignages de violences gynécologiques. En 2014, une étudiante en pharmacie, sous le pseudonyme d’Ondeejeune, avait déjà lancé le hashtag #PayeTonUtérus pour dénoncer les violences gynécologiques et obstétricales.. Face à ces témoignages, les réactions du corps soignant étaient de relativiser les violences (en refusant jusqu’à l’utilisation de ce terme), de se victimiser (en dénonçant un « gynéco-bashing ») ou de tout mettre sur le compte de la fatigue professionnelle et des mauvaises conditions de travail. Ce refus d’entendre, d’écouter, de se remettre en question, alors que les patient·es demandaient simplement que leur dignité, leur corps et leur intimité soient respectés, nous a indignées. Nous voulions porter une parole de professionnel·les de santé qui soutiennent les usager·es du système de soins. Par ailleurs, même si nous avions déjà fini nos études quand nous avons fondé l’association, nous voulions aborder tout ce que nous avions vécu en tant qu’étudiantes, puisque le système médical maltraite tout le monde. Huit ans plus tard, nous sommes environ 150 adhérent·es, avec une majorité de médecins. Il y a aussi des sages-femmes, des infirmier·es, des psychologues, des psychomotricien·nes, des orthophonistes… Certain·es sont encore étudiant·es, d’autres exercent déjà. Globalement, les membres sont assez jeunes. Les thématiques que nous traitons se sont peu à peu élargies à d’autres domaines que la gynécologie-obstétrique. Nous voulons mettre en lumière les impensés et les terrains délaissés par le milieu du soin, comme les inégalités de santé dans l’enfance ou la psychiatrie. Lors de nos tables rondes, nous abordons aussi le sujet de la transidentité des mineur·es, ou encore l’impact du racisme sur la santé mentale.
Vous dénoncez la casse du service public, mais n’en faites pas l’unique explication des violences médicales. Quelles sont les autres causes, selon vous ?
MAYA En effet, et nous tenons à le rappeler : nous sommes bien sûr contre la casse du service public. C’est incompatible avec notre idéal d’un soin accessible à tous·tes et le moins discriminant possible. Cette casse touche en premier lieu les patient·es et les professionnel·les les moins bien rémunéré·es. Mais si cela peut effectivement aggraver les violences, ce n’est pas ça qui les génère. Ces violences sont systémiques, elles se trouvent au cœur de l’organisation du système de soin, marqué par le sexisme, le racisme, le validisme et différentes couches de dominations : des professionnel·les sur les patient·es, des professionnel·les sur les étudiant·es et entre professionnel·les, en raison d’une très forte hiérarchisation. Les expériences diffèrent en fonction des métiers, des types d’écoles, des spécialisations, des milieux dans lesquels on exerce (qu’il s’agisse de l’hôpital, d’un centre de santé, d’un centre de planning familial), mais il y a globalement une culture de la brimade, des humiliations et une reproduction de la maltraitance d’une génération sur l’autre. Les fresques carabines2Souvent obscènes, voire violemment sexistes, ces peintures murales recouvrent certaines salles fréquentées par les internes à l’hôpital., très fréquentes dans les salles de garde à l’hôpital, sont une bonne illustration de ce climat.
« Nous voulons mettre en lumière les impensés et les terrains délaissés par le milieu du soin, comme les inégalités de santé dans l’enfance ou la psychiatrie. »
Mia, médecin généraliste, cofondatrice de l’association Pour une MEUF
Votre collectif a‑t-il observé des évolutions dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans le milieu médical ?
MAYA Tout récemment, le Collège national des gynécologues et obstétriciens s’est prononcé en faveur de la suppression de la clause de conscience qui permet aux médecins et aux sages-femmes de refuser de pratiquer des IVG. Cela faisait partie de nos revendications, et nous nous en réjouissons. Parmi la nouvelle génération des professionnel·les de santé, nous voyons des évolutions dans le rapport au soin. Les discriminations sont plus souvent signalées (même si ces signalements n’ont pas toujours de suites), il y a davantage de médiatisation de ce sujet, et une attention accrue de la part de certain·es soignant·es. Mais ce changement de regard concerne les manifestations de sexisme et les violences sexuelles et sexistes. Des phénomènes comme le racisme ou le validisme sont toujours des angles morts.
MIA Des résistances fortes persistent au sein des institutions médicales, qui portent une responsabilité toute particulière. Les personnes qui les dirigent ont tendance à se penser hors de la société et à se croire fondamentalement bienveillantes et incapables de violences parce qu’elles exercent des professions du care. Elles refusent de prendre en compte la position de pouvoir dans laquelle on se situe en étant un·e professionnel·le de santé, et elles perpétuent les violences et les discriminations. Nous l’avons par exemple observé au moment de la polémique des listes de soignant·es safe3En 2020, le compte Globule noir, un collectif de soignant·es racisé·es, diffusait sur Twitter une liste de soignant·es noir·es, afin de diminuer, pour les patient·es concerné·es, le risque d’exposition au racisme. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et celui des infirmiers ont estimé que ces accusations « attent[aient] à leur honneur et jet[aient] le discrédit sur leurs professions ».. L’Ordre des médecins et l’Ordre des infirmiers ont réagi en niant le vécu des personnes qui témoignaient d’expériences racistes : les deux organismes ont expliqué que tous·tes les patient·es étaient pris·es en charge de la même façon, puisque les soignant·es avaient prêté serment en ce sens. Récemment, lors du procès du chirurgien Joël Le Scouarnec, nous nous sommes joint·es au Mouvement d’insoumission aux ordres professionnels (Miop) pour demander la dissolution du Conseil de l’Ordre des médecins et dénoncer son inaction, voire sa complicité dans ces viols et ces agressions sexuelles, commis essentiellement sur des patient·es mineur·es.
Que mettez-vous en place pour lutter contre les violences commises par des professionnel·les de santé sur des patient·es ?
MAYALa formation constitue une partie importante de nos actions. On organise des ateliers, la plupart du temps interactifs, pour les étudiant·es et les professionnel·les de santé, sur le sexisme en santé ou encore la bientraitance en gynécologie. Le but, c’est d’amener les gens à réfléchir sur leur posture, que celle-ci devienne proactive dans le changement. On forme aussi nos propres membres sur le validisme, la grossophobie, etc., en sollicitant le plus possible des collectifs de personnes concernées ou des chercheur·euses ayant travaillé sur ces sujets.
MIA On propose aussi des soirées « so-so » (« soignant·es-soigné·es ») thématiques : endométriose, grossophobie, contraception, IVG, etc. Le but, c’est de créer un échange constructif. Ça peut aboutir, côté soignant·es, à un souhait de formation sur le thème en question. On peut en ressortir avec une meilleure interconnaissance. Je pense à un atelier sur le vécu de l’examen gynécologique où les soigné·es avaient vraiment envie de savoir comment on nous enseignait certaines pratiques durant nos études. Ça permet de répondre à cette nécessité de transparence, d’éviter cette opacité sur le savoir et la formation médicale. Comme l’information fait partie du pouvoir, on continue également notre travail de création d’outils et de brochures. Certaines sont déjà sorties, principalement sur la gynécologie, et d’autres sont en cours, sur la contraception par exemple.
Les professionnel·les de santé peuvent, elleux aussi, être victimes de violences de la part de leurs collègues. Quels outils mettez-vous en place pour faire face à ces situations ?
MAYANous avons un atelier consacré au harcèlement et aux violences dans le milieu professionnel du soin, que nous réalisons notamment auprès des étudiant·es en santé, particulièrement vulnérables et soumis·es à la pression hiérarchique. L’idée c’est d’aider à verbaliser, à repérer ce qui est normal et ne l’est pas, et de donner des outils d’autodéfense, des ressources juridiques et des contacts d’associations. C’est aussi un espace de parole, qui permet d’accorder du crédit aux expériences et de les nommer.
MIA En 2023, on a participé, avec un collectif d’associations, à la construction d’un violenthospit’omètre4Cet outil est inspiré du violentomètre créé par le centre Hubertine-Auclert pour sensibiliser aux violences conjugales. pour repérer les violences sexistes et sexuelles dans le milieu hospitalier. Des associations étudiantes et des structures de soin nous contactent régulièrement pour le diffuser.
Quels sont vos projets ?
MAYALe gros morceau sur lequel on travaille, c’est un congrès qu’on aimerait organiser en 2027, à l’occasion des dix ans de l’association. On voudrait en profiter pour faire un gros événement, toujours dans l’objectif de penser notre posture dans le soin et de lutter contre les discriminations. On travaille aussi à développer nos antennes locales, voire à en ouvrir d’autres. Enfin, on essaie de prendre soin de nous et de notre association ! On discute des situations ou des thèmes qui nous posent question, on se voit et on partage des moments informels, pour ne pas être tout le temps en train de travailler. Et on continue à approfondir notre réflexivité : on a un fonctionnement horizontal et on n’est jamais à l’abri que des enjeux de pouvoir se remettent en place. Histoire de ne pas donner des leçons qu’on ne s’applique pas en interne ! •
Entretien réalisé les 21 juin et 28 juillet 2025 en visioconférence.
* Les prénoms ont été modifiés.





