En cette fin d’année 2025, les célébrations du cinquantième anniversaire de la grève historique des Islandaises de 1975 se multiplient sur les réseaux sociaux comme dans les médias français.
Le 24 octobre 1975, à une époque où ni les téléphones portables ni les réseaux sociaux n’existaient, environ 90 % des Islandaises (soit plusieurs dizaines de milliers de femmes) sont parvenues à se coordonner pour arrêter le travail. Répondant à l’appel de plusieurs organisations, dont le collectif féministe Redstockings, elles ont également refusé d’accomplir les tâches domestiques et de prendre soin des enfants pour participer à ce kvennafri (« jour sans femmes », en islandais). Elles protestent alors contre les inégalités salariales, contre l’absence de femmes dans les instances politiques et syndicales, et souhaitent plus largement faire la preuve du rôle central qu’elles occupent dans la société. Un socle de revendications qui forgera, bien plus tard, dans les années 2010, le concept de grève féministe. Pourquoi cet épisode est-il resté aussi longtemps sous les radars du grand public, mais aussi des militantes féministes ?
Un mouvement social puissant
Outre la barrière de la langue qui rend difficile l’accès aux archives islandaises et la circulation des récits entre historiennes de différents pays, une autre difficulté est à chercher, selon Nina Faure, dans l’historiographie complexe des mouvements sociaux. « Pour que les luttes sociales existent [dans les mémoires], il faut que des gens s’en emparent et les portent, parce que ces épisodes-là, on ne va pas les trouver dans les livres scolaires ni dans les livres d’histoire. » C’est donc à la faveur des années 2010 et de l’émergence d’une nouvelle dynamique mondiale autour des revendications féministes que la grève des Islandaises refait surface dans les récits.
« Pour que les histoires sociales existent, il faut que des gens s’en emparent et les portent »
Nina Faure, réalisatrice
En octobre 2016, parmi les Polonaises qui manifestent contre l’interdiction totale de l’avortement, certaines ont en tête le souvenir de cette mobilisation. La même année, portées par le mouvement Ni una menos, les Argentines descendent dans la rue pour dénoncer d’une seule voix les violences sexistes et les féminicides, mais aussi les inégalités salariales entre les femmes et les hommes, s’inscrivant elles aussi dans la filiation des Islandaises. Le mouvement de grève féministe essaime en Espagne : le 8 mars 2018, plus de 5 millions de personnes manifestent dans les rues, mais également le 14 juin 2019 en Suisse, où la mobilisation rassemble un demi-million de femmes. « C’est dans le cadre d’un mouvement social puissant à l’échelle internationale que les organisatrices vont aller chercher de la légitimité dans les luttes du passé, pour justement montrer qu’elles ne sont pas les premières à réinvestir ce mot d’ordre de grève », analyse l’historienne Fanny Gallot.
« Plus compliqué que ça »
Mais si les luttes féministes islandaises connaissent un regain d’intérêt, c’est également parce que le pays affiche fièrement, depuis 2009, son statut de pays champion de l’égalité de genre, avec, par exemple, 47,6 % de femmes élues au Parlement et un taux d’emploi des femmes qui caracole bien au-dessus de la moyenne européenne (77,5 % contre 66,5 % dans la zone euro).
« Ce succès est souvent attribué à la grève de 1975, mais l’histoire est plus compliquée que ça », tempère l’historienne islandaise Valgerður Pálmadóttir, qui rappelle que le droit à l’avortement (adopté en 1935 pour motifs thérapeutiques, puis élargi en mai 1975) comme l’instauration d’un congé paternité rémunéré de six mois (en 2021) « s’expliquent principalement par le travail des militantes féministes qui avait commencé bien avant la grève ». Les Redstockings menaient des actions dans l’espace public et prenaient la parole dans les médias depuis le début des années 1970. Elles ont contribué à populariser dans la société islandaise quantité de sujets tabous liés à la sexualité des femmes.
« L’Histoire a le pouvoir de nous inspirer en créant des identités collectives, mais elle nous montre aussi que nous devons toujours défendre les droits que nous avons déjà gagnés », conclut l’historienne. En 2018, une vaste étude menée par l’université d’Islande rappelait ainsi qu’une Islandaise sur quatre était victime de violences sexuelles au cours de sa vie. Une proportion supérieure à la moyenne européenne – une femme sur six.



