Grève des Islandaises : une si longue amnésie

Le 24 octobre 1975 avait lieu en Islande une des toutes premières grèves fémi­nistes. Un épisode longtemps resté dans les tréfonds des mémoires mili­tantes qui connaît aujourd’hui, en France et dans le monde, un vif regain d’intérêt.

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Publié le 23/10/2025

Modifié le 29/10/2025

Le 24 octobre 1975, 25 000 femmes se sont ras­sem­blées dans le centre de Reykjavik. Crédit photo : Women’s History Archives, Iceland.

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En cette fin d’année 2025, les célé­bra­tions du cin­quan­tième anni­ver­saire de la grève his­to­rique des Islandaises de 1975 se mul­ti­plient sur les réseaux sociaux comme dans les médias français.

Cité en 2023 dans le docu­men­taire We are coming. Chronique d’une révo­lu­tion féministe, de Nina Faure, cet épisode est également au cœur d’Islande, un jour sans femmesun film islando-étasunien réalisé par Pamela Hoogan, diffusé actuel­le­ment sur Arte. La Déferlante l’évoquait également dans son dossier « Travailler, à la conquête de l’égalité », en mars 2025.

Le 24 octobre 1975, à une époque où ni les télé­phones portables ni les réseaux sociaux n’existaient, environ 90 % des Islandaises (soit plusieurs dizaines de milliers de femmes) sont parvenues à se coor­don­ner pour arrêter le travail. Répondant à l’appel de plusieurs orga­ni­sa­tions, dont le collectif féministe Redstockings, elles ont également refusé d’accomplir les tâches domes­tiques et de prendre soin des enfants pour par­ti­ci­per à ce kvennafri (« jour sans femmes », en islandais). Elles pro­testent alors contre les inéga­li­tés sala­riales, contre l’absence de femmes dans les instances poli­tiques et syn­di­cales, et sou­haitent plus largement faire la preuve du rôle central qu’elles occupent dans la société. Un socle de reven­di­ca­tions qui forgera, bien plus tard, dans les années 2010, le concept de grève féministe. Pourquoi cet épisode est-il resté aussi longtemps sous les radars du grand public, mais aussi des mili­tantes féministes ?

Un mouvement social puissant

Outre la barrière de la langue qui rend difficile l’accès aux archives islan­daises et la cir­cu­la­tion des récits entre his­to­riennes de dif­fé­rents pays, une autre dif­fi­cul­té est à chercher, selon Nina Faure, dans l’historiographie complexe des mou­ve­ments sociaux. « Pour que les luttes sociales existent [dans les mémoires], il faut que des gens s’en emparent et les portent, parce que ces épisodes-là, on ne va pas les trouver dans les livres scolaires ni dans les livres d’histoire. » C’est donc à la faveur des années 2010 et de l’émergence d’une nouvelle dynamique mondiale autour des reven­di­ca­tions fémi­nistes que la grève des Islandaises refait surface dans les récits.


« Pour que les histoires sociales existent, il faut que des gens s’en emparent et les portent »

Nina Faure, réalisatrice

En octobre 2016, parmi les Polonaises qui mani­festent contre l’interdiction totale de l’avortement, certaines ont en tête le souvenir de cette mobi­li­sa­tion. La même année, portées par le mouvement Ni una menos, les Argentines des­cendent dans la rue pour dénoncer d’une seule voix les violences sexistes et les fémi­ni­cides, mais aussi les inéga­li­tés sala­riales entre les femmes et les hommes, s’inscrivant elles aussi dans la filiation des Islandaises. Le mouvement de grève féministe essaime en Espagne : le 8 mars 2018, plus de 5 millions de personnes mani­festent dans les rues, mais également le 14 juin 2019 en Suisse, où la mobi­li­sa­tion rassemble un demi-million de femmes. « C’est dans le cadre d’un mouvement social puissant à l’échelle inter­na­tio­nale que les orga­ni­sa­trices vont aller chercher de la légi­ti­mi­té dans les luttes du passé, pour justement montrer qu’elles ne sont pas les premières à réin­ves­tir ce mot d’ordre de grève », analyse l’historienne Fanny Gallot.

« Plus compliqué que ça »

Mais si les luttes fémi­nistes islan­daises connaissent un regain d’intérêt, c’est également parce que le pays affiche fièrement, depuis 2009, son statut de pays champion de l’égalité de genre, avec, par exemple, 47,6 % de femmes élues au Parlement et un taux d’emploi des femmes qui caracole bien au-dessus de la moyenne euro­péenne (77,5 % contre 66,5 % dans la zone euro).

« Ce succès est souvent attribué à la grève de 1975, mais l’histoire est plus com­pli­quée que ça », tempère l’historienne islan­daise Valgerður Pálmadóttir, qui rappelle que le droit à l’avortement (adopté en 1935 pour motifs thé­ra­peu­tiques, puis élargi en mai 1975) comme l’instauration d’un congé paternité rémunéré de six mois (en 2021) « s’expliquent prin­ci­pa­le­ment par le travail des mili­tantes fémi­nistes qui avait commencé bien avant la grève ». Les Redstockings menaient des actions dans l’espace public et prenaient la parole dans les médias depuis le début des années 1970. Elles ont contribué à popu­la­ri­ser dans la société islan­daise quantité de sujets tabous liés à la sexualité des femmes.

« L’Histoire a le pouvoir de nous inspirer en créant des identités col­lec­tives, mais elle nous montre aussi que nous devons toujours défendre les droits que nous avons déjà gagnés », conclut l’historienne. En 2018, une vaste étude menée par l’université d’Islande rappelait ainsi qu’une Islandaise sur quatre était victime de violences sexuelles au cours de sa vie. Une pro­por­tion supé­rieure à la moyenne euro­péenne – une femme sur six.

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