L’écoféminisme peut-il sauver la planète ?

Tandis que les sou­lè­ve­ments face à l’urgence cli­ma­tique se mul­ti­plient, on observe une percée des pensées éco­fé­mi­nistes qui mettent en lumière la dimension genrée de la catas­trophe. Les femmes et les popu­la­tions dominées sont les premières victimes des désastres cli­ma­tiques. Et les com­por­te­ments viri­listes ainsi que les struc­tures patriar­cales et capi­ta­listes sont res­pon­sables en premier chef de la des­truc­tion des éco­sys­tèmes. Quels moyens mettre en œuvre pour affronter les crises ? Débat entre la cher­cheuse et militante Julie Gorecki, la cli­ma­to­logue Valérie Masson-Delmotte et l’économiste Thomas Porcher.

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Publié le 17/01/2023

Modifié le 30/10/2025

illustration Lucie Albrecht La Déferlante 9 - Débat L'écoféminisme peut-il sauver la planète ?
Lucie Albrecht

On observe depuis plusieurs années, une approche éco­fé­mi­niste de l’urgence cli­ma­tique qui tend à intro­duire le genre comme grille de lecture de la catas­trophe envi­ron­ne­men­tale. Julie Gorecki vous suggérez d’employer le concept d’« androcène »1« Au concept d’“anthropocène” qui lais­se­rait penser une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive de la dété­rio­ra­tion de la Terre, nous préférons celui d’“androcène” : si les éco­sys­tèmes sont détruits, si les réfugié·es cli­ma­tiques abondent, […] ce n’est pas la faute d’une humanité indé­ter­mi­née mais bien celle d’un petit groupe de gou­ver­nants et des sociétés patriarcales-capitalistes qui en découlent », écrivent Julie Gorecki et la phi­lo­sophe Myriam Bahaffou dans la préface de Le féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne, éditions Le passager clandestin,(Lire aussi l’encadré.) que vous préférez à celui d’« anthro­po­cène » pour désigner notre époque. Comment le définissez-vous ?

JULIE GORECKI Je définis l’androcène comme une enquête sur les racines patriar­cales des crises cli­ma­tiques à travers une pers­pec­tive féministe his­to­rique. C’est l’étude des imbri­ca­tions de dif­fé­rents systèmes d’oppression : le capi­ta­lisme, le patriar­cat, le colo­nia­lisme, l’impérialisme, l’hétérocisnormativité, etc. Il permet de penser de façon struc­tu­relle les liens entre les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales et l’oppression de genre. Je défends une approche inter­sec­tion­nelle et déco­lo­niale de l’androcène qui tient compte de la race, de la classe, de la géo­gra­phie et des histoires maté­rielles spé­ci­fiques des femmes. Par exemple, les attaques colo­niales contre les économies gérées par des femmes indigènes. Ou encore, l’histoire des femmes asservies et escla­va­gi­sées dans les plan­ta­tions lors de la construc­tion des Etats-Unis, et de l’ensemble des autres plan­ta­tions ayant servi à déve­lop­per le monde indus­triel à travers le globe d’ailleurs. Ces exemples montrent comment les progrès de la modernité et de l’industrialisation, modèle dont le colo­nia­lisme a favorisé l’exportation, ont nécessité la domi­na­tion des femmes. Là où l’anthropocène (lire l’encadré) rend tous les êtres humains res­pon­sables uni­for­mé­ment de la des­truc­tion de l’environnement, l’androcène met en lumière les rapports de domi­na­tion qui ont conduit aux ravages planétaires.

Valérie Masson-Delmotte et Thomas Porcher, comment cette question du genre se traduit-elle dans vos domaines res­pec­tifs, le climat et l’économie ?

Valérie Masson-Delmotte Même si le terme d’anthropocène est com­mu­né­ment employé dans les sciences, il est contesté. Parce qu’il masque des res­pon­sa­bi­li­tés his­to­riques et actuelles contras­tées, selon les sociétés ou les personnes. Il ne nomme pas non plus les déter­mi­nants qui pèsent le plus sur la planète, c’est-à-dire, l’utilisation insou­te­nable de l’énergie et l’exploitation des terres. À ce sujet, le Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat (GIEC) pointe des struc­tures d’inégalité fortement ancrées dans nos sociétés. On constate un poids plus élevé des émissions de gaz à effet de serre provenant des hommes par rapport aux femmes ou des pays riches par rapport aux pays pauvres. Par ailleurs, le GIEC précise que les inéga­li­tés sociales multiples – de race, d’âge, de revenus, de lieu de vie et de genre – conduisent à des vul­né­ra­bi­li­tés com­po­sites vis-à-vis des consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique. Les inon­da­tions, les séche­resses, la raré­fac­tion des res­sources menacent plus fortement les femmes et les filles du fait de leurs rôles pré­dé­fi­nis dans la société : ce sont elles qui sont géné­ra­le­ment chargées de la nour­ri­ture et du foyer. Encore plus dans les pays défa­vo­ri­sés. Ces désastres posent des problèmes d’accès à l’hygiène et aux services qui sont consi­dé­rables. Les catas­trophes aug­mentent également leur expo­si­tion aux violences, comme les agres­sions ou les viols, car elles se retrouvent plus faci­le­ment isolées et fra­gi­li­sées. Le chan­ge­ment cli­ma­tique repré­sente donc un risque majeur par rapport aux droits des femmes et des filles partout dans le monde, et encore plus dans les pays avec des struc­tures de pouvoir patriarcales.


10 %

des habitant·es les plus riches de la planète émettent 48 % des émissions de gaz à effet de serre.


Thomas Porcher La société capi­ta­liste s’est construite sur une double domi­na­tion. D’abord, celle des pays riches sur les pays pauvres. Les pays de l’OCDE sont res­pon­sables de la majorité des émissions de CO2 au XXe siècle. Pourtant, pendant plusieurs années, de grands éco­no­mistes, tel le Prix Nobel Jean Tirole, pro­po­saient un prix unique du carbone comme si toutes les émissions de CO2 se valaient. Or, la création d’une infra­struc­ture d’approvisionnement en eau au Mali n’est pas la même chose que la construc­tion d’un centre com­mer­cial aux États-Unis. Puis il y a incon­tes­ta­ble­ment, la domi­na­tion des hommes sur les femmes. Un exemple, celui des dernières réformes de la loi travail en France, qui permet de licencier plus rapi­de­ment pour faciliter, sup­po­sé­ment, les embauches. Nous savons per­ti­nem­ment que les personnes qui sont les plus grandes variables d’ajustement de ce type de mesure, ce sont les bas salaires et les carrières précaires, encore majo­ri­tai­re­ment investies par des femmes. Ces constats remettent en question la prétendue neu­tra­li­té des poli­tiques éco­no­miques qui, dans leurs effets, ne le sont abso­lu­ment pas.


« Là où l’anthropocène rend tous les êtres humains res­pon­sables uni­for­mé­ment de la des­truc­tion de l’environnement, l’androcène met en lumière les rapports de domi­na­tion qui ont conduit aux ravages planétaires. »

Julie Gorecki

La lutte contre la crise cli­ma­tique nécessite-t-elle donc d’abord des actions contre l’organisation du système dominant, à savoir la culture patriarcale ?

Julie Gorecki L’utilisation du seul prisme du genre peut être tout aussi nuisible, car elle tend à sous-estimer le prisme de la race et de la classe, en effaçant les dif­fé­rentes positions de pouvoir et de pri­vi­lèges qui existent entre les femmes racisées, pauvres, du Nord et du Sud et les personnes LGBT+. Dans le passé, certaines fémi­nistes ont tenté d’adopter une approche uni­que­ment axée sur le genre pour fonder une théorie globale du patriar­cat. Cela a abouti à des visions eth­no­cen­triques de l’oppression et de la libé­ra­tion des femmes occi­den­tale. En réponse à ces courants qui homo­gé­néi­saient l’oppression de toutes les femmes, les fémi­nistes socia­listes noires et les fémi­nistes trans­na­tio­nales déco­lo­niales ont renouvelé l’analyse de l’exploitation des femmes à travers le monde. Montrant qu’elles luttaient contre le même système inter­na­tio­nal mais que ses impacts pesaient dif­fé­rem­ment sur les femmes selon leur race, leur classe, leur histoire politique et sociale, et leur situation géo­gra­phique spé­ci­fique. Il faut donc bien nommer les dif­fé­rents systèmes qui composent le capi­ta­lisme mondial. C’est pour cela que j’aime employer l’expression « patriar­cat capi­ta­liste cli­ma­tique racial » qui s’inspire des contri­bu­tions des fémi­nistes inter­sec­tion­nelles et des penseurs systémiques.

Thomas Porcher En outre, la réalité du terrain peut être complexe. Par exemple, en Argentine, un grand débat a eu lieu il y a quelques années sur l’exploitation des gaz et du pétrole de schiste. La pré­si­dente de l’époque, Cristina Kirchner, une femme de gauche, soutenait fermement cette exploi­ta­tion. C’était un pays émergent, avec une compagnie publique qui défendait son action par des arguments clas­siques : une pro­duc­tion sou­ve­raine, le droit de se réap­pro­prier une part plus impor­tante des richesses produites. Alors qu’il s’agit d’une activité cli­ma­ti­cide qui s’exerce aux dépens des com­mu­nau­tés locales. Comment se posi­tion­ner dans ces cas-là ? Les poli­tiques extrac­ti­vistes2Modèle basé sur l’extraction et l’exportation de matières premières et de com­bus­tibles fossiles (pétrole, gaz, charbon, zinc, or, argent, etc.) adopté par des gou­ver­ne­ments latino-américains, de gauche et de droite, comme une stratégie de crois­sance éco­no­mique. Lourdes de consé­quences notamment pour les peuples autoch­tones, ces poli­tiques pro­voquent d’importants mou­ve­ments sociaux. de gauche, au Venezuela et ailleurs, sont notamment étudiées et cri­ti­quées dans le livre de Naomi Klein Tout peut changer [Actes Sud, 2015].

Qui sont les premiers res­pon­sables de l’extractivisme de masse ?

Thomas Porcher Il faut dis­tin­guer l’extractivisme du Nord de celui du Sud. Ce dernier est souvent exercé par des mul­ti­na­tio­nales des pays du Nord qui cherchent à satis­faire leur propre consom­ma­tion. 96 % des expor­ta­tions d’un pays comme la République du Congo sont du pétrole, soit la moitié de son PIB. Pourtant, la grande majorité de ce que le pays extrait n’est pas consommée sur son ter­ri­toire et part direc­te­ment en Europe, absorbé par l’activité de deux com­pa­gnies pétro­lières notamment, Total en France et ENI en Italie. À l’opposé, un pays comme les États-Unis, qui a toutes les capacités finan­cières pour engager la tran­si­tion, continue pourtant d’investir mas­si­ve­ment dans l’extractivisme. Sur la question du genre, je suis loin d’avoir étudié la question autant que Julie. Le seul constat que je peux faire, c’est qu’effectivement nous vivons dans une société extrac­ti­viste qui exploite à 85 % des énergies fossiles, gaz, pétrole et des charbons, et que cette société est dominée majo­ri­tai­re­ment par les hommes.

Valérie Masson-Delmotte Sur ce sujet, la dimension de genre ne se joue pas seulement au niveau des res­pon­sa­bi­li­tés, mais aussi dans les effets des trans­for­ma­tions à effectuer pour limiter le chan­ge­ment cli­ma­tique. Dans les métiers de l’énergie en par­ti­cu­lier, la sortie des énergies fossiles devrait générer d’importantes pertes d’emplois et tou­che­rait davantage les hommes qui tra­vaillent en majorité dans ces secteurs. Ils seraient plus impactés éco­no­mi­que­ment et parfois aussi psy­cho­lo­gi­que­ment par l’ampleur des chan­ge­ments à mettre en place. Cette dimension de perte est inté­res­sante à analyser dans l’attachement de ces groupes sociaux aux valeurs, aux croyances qui sou­tiennent le statu quo face au réchauf­fe­ment, et qui consti­tuent un obstacle majeur à des trans­for­ma­tions de fond.


« Nous vivons dans une société extrac­ti­viste qui exploite les énergies fossiles, le gaz, le pétrole et le charbon, et cette société est dominée majo­ri­tai­re­ment par les hommes. »

Thomas Porcher

Quelles sont les positions du GIEC sur ce sujet ? Est-ce que les poli­tiques cli­ma­tiques qui sont menées prennent en consi­dé­ra­tion ces questions de genre ?

Valérie Masson-Delmotte Les rapports du GIEC sou­lignent l’importance d’avoir une lecture féministe des poli­tiques d’action pour le climat. Car les publi­ca­tions scien­ti­fiques et les gou­ver­ne­ments sont souvent aveugles à cette dimension, et cela se répercute dans les stra­té­gies natio­nales et euro­péennes. Un point important que les rapports sou­lignent cependant, c’est que les émissions de gaz à effet de serre par habitant sont plus faibles dans les pays où les femmes ont plus de poids politique. En France, j’espère que la stratégie énergie-climat3Feuille de route de la France pour atteindre la neu­tra­li­té carbone en 2050 et préparer l’adaptation aux effets du chan­ge­ment cli­ma­tique. Fixée en 2019, elle fait l’objet d’actualisations régu­lières. va intégrer plus signi­fi­ca­ti­ve­ment cette dimension de genre. Ne serait-ce que pour le logement et la réno­va­tion des passoires ther­miques, par exemple, où l’enjeu pour les femmes – avec les familles mono­pa­ren­tales ou les personnes âgées seules – est crucial.

Quel récit pour décrire la destruction des écosystèmes ?

En septembre 2022, le terme « androcène » est entré dans le débat public en France suite à la publi­ca­tion du manifeste coécrit par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau Par-delà l’androcène (Seuil, 2022). Dans cet essai éco­fé­mi­niste court et incisif, les autrices défi­nissent l’androcène (voir note no 1) comme « une ère où une poignée d’oppresseurs, dif­fé­rents selon les lieux ou les époques, ont exploité et asservi la multitude pour leurs intérêts propres » et proposent cinq voies d’action pour s’affranchir des pré­da­tions, des hié­rar­chi­sa­tions et du virilisme qui carac­té­risent l’époque moderne. Déclinaison critique du néo­lo­gisme « anthro­po­cène », androcène signifie éty­mo­lo­gi­que­ment « l’ère de l’homme », et plus par­ti­cu­liè­re­ment, pour ceux qui l’utilisent, de l’homme blanc hété­ro­sexuel. Le terme permet de mettre en lumière l’organisation patriar­cale, colo­nia­liste et capi­ta­liste des sociétés humaines à l’origine du chan­ge­ment cli­ma­tique et des des­truc­tions environnementales.

Traduisible par l’expression « ère de l’humain », l’anthropocène se définit comme une époque nouvelle dans laquelle les activités humaines modifient les équi­libres de la vie sur la Terre au point d’être devenues la prin­ci­pale force géo­lo­gique de la planète. Il a été forgé dans les années 1980 puis popu­la­ri­sé en 2000 par le chimiste néer­lan­dais Paul Crutzen, éco­lo­giste et partisan de la géo-ingénierie. Bien que toujours discuté par la com­mu­nau­té scien­ti­fique, le terme est largement repris dans les mondes aca­dé­miques et média­tiques. Il a suscité des oppo­si­tions ponc­tuelles, notamment chez les éco­fé­mi­nistes, à l’instar de l’Indienne Vandana Shiva, qui lui reprochent de favoriser la confusion entre la des­truc­tion de la vie sur Terre et le fantasme d’une gestion arti­fi­cielle de la vie pla­né­taire. Les critiques de l’anthropocène ont également donné naissance à d’autres concepts cherchant à qualifier plus justement les systèmes d’exploitation à l’origine des crises éco­lo­giques. Parmi les plus connus, on trouve le « capi­ta­lo­cène » du géographe et militant suédois Andreas Malm qui insiste sur la res­pon­sa­bi­li­té du capi­ta­lisme, ou encore le « negrocène » proposé par Malcom Ferdinand, auteur de l’ouvrage Une écologie déco­lo­niale (Seuil, 2019) qui démontre le caractère escla­va­giste et colo­nia­liste de ces struc­tures construites sur l’exploitation des corps et des ter­ri­toires des popu­la­tions racisées.

La question de notre consom­ma­tion de viande, en par­ti­cu­lier pour les hommes, a fait l’objet de nombreux débats4Lors des Journées d’été des éco­lo­gistes, le 27 août 2022, Sandrine Rousseau a évoqué au cours d’une dis­cus­sion la nécessité de « changer nos men­ta­li­tés pour qu’une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité ».. Les poli­tiques publiques peuvent-elles s’attaquer à la res­pon­sa­bi­li­té des com­por­te­ments dits « masculins » sans stig­ma­ti­ser un groupe social 

Valérie Masson-Delmotte Plusieurs études montrent que le déni par rapport au chan­ge­ment cli­ma­tique est encore plus pré­pon­dé­rant chez les hommes des pays riches5Lire par exemple l’étude Facing change : Gender and climate change attitudes worldwide, de Sarah Bunn Bush et Amanda Clayton (Cambridge University Press, 2022), qui montre que les hommes des pays déve­lop­pés se montrent moins concernés par le chan­ge­ment cli­ma­tique que les femmes, l’écart étant moindre dans les pays défa­vo­ri­sés.. Et lorsque l’on examine la démo­gra­phie des membres d’association de déni sur le climat comme celle des « cli­ma­to­réa­listes » ou des signa­taires des appels contes­tant l’urgence à agir, il y a une écrasante majorité d’hommes. Mais au-delà, je me pose vraiment la question : comment faire pour embarquer les hommes dans la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? Ne pas sim­ple­ment cliver, pointer du doigt mais tisser des liens et les intégrer dans les démarches. De manière générale, il y a un travail à faire sur les valeurs sociales, sur la manière de faire société et de pouvoir interagir avec les autres. J’ai peur que les réponses simples, les com­por­te­ments clivants soient contre­pro­duc­tifs. Le fait de critiquer toute solution peut consti­tuer un frein au changement.

Thomas Porcher La pédagogie, les expli­ca­tions, la formation, ça ne peut que faire pro­gres­ser tout le monde. Je pense que l’on a besoin d’une éducation militante et populaire pour remettre les gens à niveau sur ces pro­blé­ma­tiques. Sans tomber dans un com­por­te­ment de procureur.

Un groupe de femmes habillées chaudement manifeste sur une route de campagne avec des pancartes et des drapeaux blancs.
Marche de femmes pro­tes­tant contre la construc­tion d’un pipeline et les risques de pollution de la rivière Missouri, près de la réserve indienne sioux de Standing Rock au Sacred Stone Camp, à la frontière du Dakota du Sud et du Dakota du Nord, aux États-Unis, le 27 novembre 2016.
Crédit : REUTERS / STÉPHANIE KEITH

En France, on assiste à une résur­gence des courants éco­fé­mi­nistes, incarnés sur la scène politique par des figures comme Sandrine Rousseau. Croyez-vous que ces mou­ve­ments soient en mesure de faire émerger une véritable alter­na­tive politique ?

Julie Gorecki Je ne suis pas sûre que les per­son­na­li­tés poli­tiques puissent incarner le mouvement éco­fé­mi­niste. Sandrine Rousseau serait peut-être d’accord avec moi. Certes, il y a un éco­fé­mi­nisme ins­ti­tu­tion­nel qui commence à appa­raître dans les médias et a fortiori dans le débat public, mais c’est encore très récent. L’écoféminisme est un mouvement populaire vieux de plusieurs décennies plutôt incarné par les com­mu­nau­tés de première ligne comme les paysans et les paysannes, les jeunes et les femmes autoch­tones. En France, on peut citer le collectif éco­fé­mi­niste et anti­nu­cléaire Les Bombes atomiques ou le camp féministe anti­nu­cléaire Les Rayonnantes. Je pense aussi à Verdragon, Maison de l’écologie populaire et à l’association Front de Mères, avec Fatima Ouassak, qui font un travail incroyable, éco­féministe, déco­lo­nial. Ce sont plutôt ces groupes qui incarnent les enga­ge­ments profonds des fémi­nistes écologiques.

Thomas Porcher Sandrine Rousseau, elle a tout de même cette capacité à bousculer les choses. À chaque fois qu’elle fait une sortie, au début c’est moqué. Puis repris. Et in fine, assez validé. Face à sa sortie sur les barbecues comme symbole de la virilité, les réactions se sont déchaî­nées dans les médias, sur les réseaux sociaux. Or les sondages confirment ses propos. Quand elle a dit « Moi je vis avec un homme décons­truit », tout le monde a rigolé. Le lendemain, tout le monde en a parlé. On ne peut pas nier qu’il y a énor­mé­ment de choses à décons­truire chez un homme. Moi qui ai grandi en banlieue pari­sienne, dans un quartier très populaire, je le réalise après coup. Il y a un tas de choses que j’ai faites en étant condi­tion­né cultu­rel­le­ment par la société. Dans les ima­gi­naires masculins, la viande est associée à la force, à la masse mus­cu­laire. La voiture à une forme de richesse. Cela fait écho aux travaux de l’historienne Lucile Peytavin6Le Coût de la virilité. Ce que la France éco­no­mi­se­rait si les hommes se com­por­taient comme les femmes, éditions Anne Carrière, 2021. qui montrent très bien que l’image de la virilité véhiculée auprès des hommes a un coût pour la société.

De la pétromasculinité au déni climatique

Dans Pétromasculinité. Du mythe fossile aux systèmes éner­gé­tiques fémi­nistes (Wildproject, 2023), la cher­cheuse états-unienne Cara New Daggett démontre à travers le concept de pétro­mas­cu­li­ni­té que l’exploitation des énergies fossiles incarne à la fois un pilier du système éco­no­mique moderne, mais également du pouvoir patriar­cal blanc. Plus que des profits éco­no­miques, la com­bus­tion fossile consti­tue­rait aussi un symbole fort de l’identité masculine centré sur des pratiques ultra-consommatrices de ces énergies. Des attitudes encou­ra­gées par l’hégémonie des modes de vie occi­den­taux, inspirés du tra­di­tion­nel american way of life, autour de la voiture, la famille et la surconsommation.

Son concept, forgé en 2018, part du constat que la montée de l’autoritarisme dans les pays occi­den­taux cherchant à entraver les poli­tiques éco­lo­giques repose sur « une com­bi­nai­son toxique entre déni cli­ma­tique, racisme et misogynie » – à l’image de l’une de ses prin­ci­pales figures, l’ex-président Donald Trump. Cara New Daggett a donc étudié les imbri­ca­tions qui nour­rissent ces positions et leurs stra­té­gies réac­tion­naires vis-à-vis du défi climatique.

Julie Gorecki Je ne suis pas défa­vo­rable à des inter­ac­tions éco­fé­mi­nistes avec les ins­ti­tu­tions. Surtout au niveau trans­na­tio­nal. Les mili­tantes des pays du Sud, qui sont beaucoup plus touchées par le chan­ge­ment cli­ma­tique, tra­vaillent parfois pour un chan­ge­ment de politique per­met­tant lit­té­ra­le­ment de sauver des vies des dangers immédiats. C’est le cas par exemple de la féministe et militante Sônia Bone Guajajara7Militante autoch­tone de la tribu des Guajajara au Brésil, elle a été nommée, en janvier 2023, ministre des Peuples indigènes, nouveau ministère créé par le président Lula. C’est la première femme indigène à occuper un ministère dans l’histoire du Brésil., première indigène à être élue députée fédérale au Brésil.


41 %

Selon une étude bri­tan­nique publiée
en 2021, le régime ali­men­taire des
hommes en Grande-Bretagne émet
41 % de gaz à effet de serre de plus
que celui des femmes.


Est-ce que des alliances entre les groupes éco­lo­gistes, fémi­nistes, anti­co­lo­nia­listes et anti­ca­pi­ta­listes peuvent renou­ve­ler les formes d’action ?

Julie Gorecki Absolument. L’approche éco­féministe que j’essaie d’articuler est une agré­ga­tion de toutes ces luttes. Les stra­té­gies poli­tiques existent déjà, et depuis longtemps. Les femmes sioux qui protègent l’eau contre un pipeline, au camp de Sacred Stone [voir la photo page] à la frontière du Dakota du Sud et du Dakota du Nord, les femmes de La Via Campesina [lire l’encadré suivant], le mouvement inter­na­tio­nal des paysans, le mouvement des femmes kurdes au Rojava et le Bloc Rose queer et féministe lors de l’action anti-charbon allemande Ende Gelände, remettent en question un système colonial racial, capi­ta­liste et des­truc­teur du climat. Ces mou­ve­ments s’opposent à l’imbrication de tous ces systèmes de domi­na­tion – un concept pro­fon­dé­ment féministe qui a été mis en évidence par le collectif féministe noir Combahee River à la fin des années 1970 en déclarant : « Si les femmes noires étaient libres, cela signi­fie­rait que tous les autres devraient être libres, puisque notre liberté néces­si­te­rait la des­truc­tion de tous les systèmes d’oppression. » L’histoire de l’androcène éclaire sur ces résis­tances poli­tiques. Car les femmes n’ont jamais été que des victimes. Historiquement, elles étaient même en première ligne de la résis­tance cli­ma­tique. Aujourd’hui, cela se traduit aussi par des soli­da­ri­tés trans­na­tio­nales entre des luttes basées sur des lieux et des conti­nents différents.

Valérie Masson-Delmotte Les rapports du GIEC expliquent la même chose. Les femmes et les minorités peuvent apporter des réponses per­ti­nentes. D’où l’importance des méca­nismes de par­ti­ci­pa­tion pour les intégrer dans les processus de prise de décision. Cela fait d’ailleurs partie des choses que j’ai observées pendant les échanges durant la Convention citoyenne pour le climat en 2019. Lorsque les gens s’écoutent les uns les autres, cela les encourage à aller plus loin. Ils sont pris dans une dynamique col­lec­tive et prennent conscience des dif­fé­rences de vul­né­ra­bi­li­té, des capacités à agir de chacun.

« Plusieurs études montrent que le déni par rapport au chan­ge­ment cli­ma­tique est pré­pon­dé­rant chez les hommes des pays riches. Mais au-delà, je me pose vraiment la question : comment faire pour embarquer les hommes dans la lutte contre le réchauf­fe­ment climatique ? »

Valérie Masson-Delmotte

Si ces conver­gences de luttes sont vitales pour construire une société radi­ca­le­ment plus juste, comment les faire peser poli­ti­que­ment ?

Julie Gorecki Quand je suis arrivée en France il y a treize ans, ce n’était pas du tout le même climat politique. D’énormes progrès ont été faits, les mou­ve­ments et les idées fémi­nistes et anti­ra­cistes français sont devenus beaucoup plus impor­tants dans le discours public et la société en général. On le doit aussi à de grands mou­ve­ments comme Black Lives Matter ou #MeToo qui tra­versent les fron­tières et ouvrent des brèches que l’on ne peut plus ignorer. Parfois on a l’impression que ça ne sert à rien mais en réalité, ça change le dialogue et surtout, ça fait évoluer les normes !


20 %

Bien que les femmes jouent un rôle
pré­do­mi­nant dans la pro­duc­tion
ali­men­taire, moins de 20 % d’entre
elles dans le monde possèdent
des terres.


Valérie Masson-Delmotte Quand j’observe le mouvement massif des jeunes pour le climat, où beaucoup de jeunes femmes ont pris la parole, c’est difficile d’en évaluer les effets réels, mais on ne peut pas nier que ça a changé nos conver­sa­tions : dans les familles, en politique, dans les milieux scien­ti­fiques. Dans le cadre des rapports du GIEC, on s’efforce désormais d’apporter des com­pé­tences scien­ti­fiques qui viennent de toutes les régions du monde avec une attention par­ti­cu­lière aux jeunes géné­ra­tions. On leur apporte des clés pour s’exprimer dans les médias, se connecter avec dif­fé­rents publics dans leur pays. Avant cela, et depuis plusieurs années main­te­nant, un plan d’action pour le genre s’est mis en place afin d’augmenter la pro­por­tion de femmes dans les instances du GIEC. En 1990, on ne comptait que 8 % de femmes parmi les auteurs des rapports du GIEC. Aujourd’hui, elles sont environ 30 %. Des enquêtes ont été menées pour com­prendre l’expérience des femmes scien­ti­fiques dans le cadre de ces rapports. Plus d’un tiers d’entre elles indique que les hommes scien­ti­fiques dominent les dis­cus­sions et l’écriture. Cela a aussi mis en lumière une forme d’autocensure de la part des femmes qui osent moins s’exposer.

La Via Campesina, une coalition mondiale de lutte paysanne

La Via Campesina est un exemple concret et his­to­rique de la prise en compte des luttes fémi­nistes pour s’attaquer aux struc­tures de domi­na­tion à l’échelle trans­na­tio­nale. Mouvement inter­na­tio­nal de luttes paysannes qui rassemble près de 200 millions de petit·es producteur·ices incluant également des travailleur·euses sans terre, des peuples autoch­tones, des migrant·es, des femmes et des jeunes agriculteur·ices du monde entier, La Via Campesina regroupe 182 orga­ni­sa­tions présentes en Afrique, en Asie, en Europe et dans les Amériques.

Fondée en 1993, cette coalition mondiale lutte pour le droit à la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire contre l’exploitation des mul­ti­na­tio­nales de l’agro-industrie, la domi­na­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et le patriar­cat. Ses membres défendent les droits des paysan·nes, la réap­pro­pria­tion des terres, la pré­ser­va­tion de l’environnement et la justice sociale. Depuis sa création, La Via Campesina est parvenue à se frayer une place à la table des négo­cia­tions inter­na­tio­nales aux côtés des grandes ins­ti­tu­tions comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou le Comité sur la sécurité ali­men­taire mondiale (CSA).

En trente ans, le mouvement s’est pro­fon­dé­ment trans­for­mé pour intégrer la par­ti­ci­pa­tion des femmes à tous les niveaux de l’organisation et ancrer les luttes fémi­nistes dans son action, en reven­di­quant un « féminisme paysan populaire ». Le féminisme reven­di­qué par La Via Campesina valorise le rôle et le travail des femmes dans la pro­duc­tion ali­men­taire, reconnaît leur double travail productif et repro­duc­tif, et cherche à éradiquer toute forme de dis­cri­mi­na­tion et de violences de genre.

Julie Gorecki La clé est d’identifier quelles sont les normes de pouvoir. Qui contrôle ces normes ? Comment les déman­te­ler ? Cela implique de donner des espaces aux personnes qui sont exclues, diffuser leur voix dans les médias, traduire leurs textes, publier leurs livres. Cela demande aussi aux pri­vi­lé­giés, aux dominants, de faire l’effort de se mettre en retrait pour faire de la place. Beaucoup de ces mou­ve­ments existent depuis longtemps, il y a un besoin de visi­bi­li­té et de repré­sen­ta­tion qui est crucial. Au final, la question essen­tielle est de déter­mi­ner les luttes, les voix, que nous décidons de rendre visibles et de soutenir dans un contexte social, politique et culturel spécifique.

Entretien réalisé par Christelle Gilabert en visio­con­fé­rence, le 26 octobre 2022.

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    « Au concept d’“anthropocène” qui lais­se­rait penser une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive de la dété­rio­ra­tion de la Terre, nous préférons celui d’“androcène” : si les éco­sys­tèmes sont détruits, si les réfugié·es cli­ma­tiques abondent, […] ce n’est pas la faute d’une humanité indé­ter­mi­née mais bien celle d’un petit groupe de gou­ver­nants et des sociétés patriarcales-capitalistes qui en découlent », écrivent Julie Gorecki et la phi­lo­sophe Myriam Bahaffou dans la préface de Le féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne, éditions Le passager clandestin,(Lire aussi l’encadré.)
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    Modèle basé sur l’extraction et l’exportation de matières premières et de com­bus­tibles fossiles (pétrole, gaz, charbon, zinc, or, argent, etc.) adopté par des gou­ver­ne­ments latino-américains, de gauche et de droite, comme une stratégie de crois­sance éco­no­mique. Lourdes de consé­quences notamment pour les peuples autoch­tones, ces poli­tiques pro­voquent d’importants mou­ve­ments sociaux.
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    Feuille de route de la France pour atteindre la neu­tra­li­té carbone en 2050 et préparer l’adaptation aux effets du chan­ge­ment cli­ma­tique. Fixée en 2019, elle fait l’objet d’actualisations régulières.
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    Lors des Journées d’été des éco­lo­gistes, le 27 août 2022, Sandrine Rousseau a évoqué au cours d’une dis­cus­sion la nécessité de « changer nos men­ta­li­tés pour qu’une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité ».
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    Lire par exemple l’étude Facing change : Gender and climate change attitudes worldwide, de Sarah Bunn Bush et Amanda Clayton (Cambridge University Press, 2022), qui montre que les hommes des pays déve­lop­pés se montrent moins concernés par le chan­ge­ment cli­ma­tique que les femmes, l’écart étant moindre dans les pays défavorisés.
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    Militante autoch­tone de la tribu des Guajajara au Brésil, elle a été nommée, en janvier 2023, ministre des Peuples indigènes, nouveau ministère créé par le président Lula. C’est la première femme indigène à occuper un ministère dans l’histoire du Brésil.

Les mots importants

Écoféminisme

Forgé par l’essayiste et militante féministe Françoise...

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