On observe depuis plusieurs années, une approche écoféministe de l’urgence climatique qui tend à introduire le genre comme grille de lecture de la catastrophe environnementale. Julie Gorecki vous suggérez d’employer le concept d’« androcène »1« Au concept d’“anthropocène” qui laisserait penser une responsabilité collective de la détérioration de la Terre, nous préférons celui d’“androcène” : si les écosystèmes sont détruits, si les réfugié·es climatiques abondent, […] ce n’est pas la faute d’une humanité indéterminée mais bien celle d’un petit groupe de gouvernants et des sociétés patriarcales-capitalistes qui en découlent », écrivent Julie Gorecki et la philosophe Myriam Bahaffou dans la préface de Le féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne, éditions Le passager clandestin,(Lire aussi l’encadré.) que vous préférez à celui d’« anthropocène » pour désigner notre époque. Comment le définissez-vous ?
JULIE GORECKI Je définis l’androcène comme une enquête sur les racines patriarcales des crises climatiques à travers une perspective féministe historique. C’est l’étude des imbrications de différents systèmes d’oppression : le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme, l’impérialisme, l’hétérocisnormativité, etc. Il permet de penser de façon structurelle les liens entre les destructions environnementales et l’oppression de genre. Je défends une approche intersectionnelle et décoloniale de l’androcène qui tient compte de la race, de la classe, de la géographie et des histoires matérielles spécifiques des femmes. Par exemple, les attaques coloniales contre les économies gérées par des femmes indigènes. Ou encore, l’histoire des femmes asservies et esclavagisées dans les plantations lors de la construction des Etats-Unis, et de l’ensemble des autres plantations ayant servi à développer le monde industriel à travers le globe d’ailleurs. Ces exemples montrent comment les progrès de la modernité et de l’industrialisation, modèle dont le colonialisme a favorisé l’exportation, ont nécessité la domination des femmes. Là où l’anthropocène (lire l’encadré) rend tous les êtres humains responsables uniformément de la destruction de l’environnement, l’androcène met en lumière les rapports de domination qui ont conduit aux ravages planétaires.
Valérie Masson-Delmotte et Thomas Porcher, comment cette question du genre se traduit-elle dans vos domaines respectifs, le climat et l’économie ?
Valérie Masson-Delmotte Même si le terme d’anthropocène est communément employé dans les sciences, il est contesté. Parce qu’il masque des responsabilités historiques et actuelles contrastées, selon les sociétés ou les personnes. Il ne nomme pas non plus les déterminants qui pèsent le plus sur la planète, c’est-à-dire, l’utilisation insoutenable de l’énergie et l’exploitation des terres. À ce sujet, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pointe des structures d’inégalité fortement ancrées dans nos sociétés. On constate un poids plus élevé des émissions de gaz à effet de serre provenant des hommes par rapport aux femmes ou des pays riches par rapport aux pays pauvres. Par ailleurs, le GIEC précise que les inégalités sociales multiples – de race, d’âge, de revenus, de lieu de vie et de genre – conduisent à des vulnérabilités composites vis-à-vis des conséquences du changement climatique. Les inondations, les sécheresses, la raréfaction des ressources menacent plus fortement les femmes et les filles du fait de leurs rôles prédéfinis dans la société : ce sont elles qui sont généralement chargées de la nourriture et du foyer. Encore plus dans les pays défavorisés. Ces désastres posent des problèmes d’accès à l’hygiène et aux services qui sont considérables. Les catastrophes augmentent également leur exposition aux violences, comme les agressions ou les viols, car elles se retrouvent plus facilement isolées et fragilisées. Le changement climatique représente donc un risque majeur par rapport aux droits des femmes et des filles partout dans le monde, et encore plus dans les pays avec des structures de pouvoir patriarcales.
10 %
des habitant·es les plus riches de la planète émettent 48 % des émissions de gaz à effet de serre.
Thomas Porcher La société capitaliste s’est construite sur une double domination. D’abord, celle des pays riches sur les pays pauvres. Les pays de l’OCDE sont responsables de la majorité des émissions de CO2 au XXe siècle. Pourtant, pendant plusieurs années, de grands économistes, tel le Prix Nobel Jean Tirole, proposaient un prix unique du carbone comme si toutes les émissions de CO2 se valaient. Or, la création d’une infrastructure d’approvisionnement en eau au Mali n’est pas la même chose que la construction d’un centre commercial aux États-Unis. Puis il y a incontestablement, la domination des hommes sur les femmes. Un exemple, celui des dernières réformes de la loi travail en France, qui permet de licencier plus rapidement pour faciliter, supposément, les embauches. Nous savons pertinemment que les personnes qui sont les plus grandes variables d’ajustement de ce type de mesure, ce sont les bas salaires et les carrières précaires, encore majoritairement investies par des femmes. Ces constats remettent en question la prétendue neutralité des politiques économiques qui, dans leurs effets, ne le sont absolument pas.
« Là où l’anthropocène rend tous les êtres humains responsables uniformément de la destruction de l’environnement, l’androcène met en lumière les rapports de domination qui ont conduit aux ravages planétaires. »
La lutte contre la crise climatique nécessite-t-elle donc d’abord des actions contre l’organisation du système dominant, à savoir la culture patriarcale ?
Julie Gorecki L’utilisation du seul prisme du genre peut être tout aussi nuisible, car elle tend à sous-estimer le prisme de la race et de la classe, en effaçant les différentes positions de pouvoir et de privilèges qui existent entre les femmes racisées, pauvres, du Nord et du Sud et les personnes LGBT+. Dans le passé, certaines féministes ont tenté d’adopter une approche uniquement axée sur le genre pour fonder une théorie globale du patriarcat. Cela a abouti à des visions ethnocentriques de l’oppression et de la libération des femmes occidentale. En réponse à ces courants qui homogénéisaient l’oppression de toutes les femmes, les féministes socialistes noires et les féministes transnationales décoloniales ont renouvelé l’analyse de l’exploitation des femmes à travers le monde. Montrant qu’elles luttaient contre le même système international mais que ses impacts pesaient différemment sur les femmes selon leur race, leur classe, leur histoire politique et sociale, et leur situation géographique spécifique. Il faut donc bien nommer les différents systèmes qui composent le capitalisme mondial. C’est pour cela que j’aime employer l’expression « patriarcat capitaliste climatique racial » qui s’inspire des contributions des féministes intersectionnelles et des penseurs systémiques.
Thomas Porcher En outre, la réalité du terrain peut être complexe. Par exemple, en Argentine, un grand débat a eu lieu il y a quelques années sur l’exploitation des gaz et du pétrole de schiste. La présidente de l’époque, Cristina Kirchner, une femme de gauche, soutenait fermement cette exploitation. C’était un pays émergent, avec une compagnie publique qui défendait son action par des arguments classiques : une production souveraine, le droit de se réapproprier une part plus importante des richesses produites. Alors qu’il s’agit d’une activité climaticide qui s’exerce aux dépens des communautés locales. Comment se positionner dans ces cas-là ? Les politiques extractivistes2Modèle basé sur l’extraction et l’exportation de matières premières et de combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon, zinc, or, argent, etc.) adopté par des gouvernements latino-américains, de gauche et de droite, comme une stratégie de croissance économique. Lourdes de conséquences notamment pour les peuples autochtones, ces politiques provoquent d’importants mouvements sociaux. de gauche, au Venezuela et ailleurs, sont notamment étudiées et critiquées dans le livre de Naomi Klein Tout peut changer [Actes Sud, 2015].
Qui sont les premiers responsables de l’extractivisme de masse ?
Thomas Porcher Il faut distinguer l’extractivisme du Nord de celui du Sud. Ce dernier est souvent exercé par des multinationales des pays du Nord qui cherchent à satisfaire leur propre consommation. 96 % des exportations d’un pays comme la République du Congo sont du pétrole, soit la moitié de son PIB. Pourtant, la grande majorité de ce que le pays extrait n’est pas consommée sur son territoire et part directement en Europe, absorbé par l’activité de deux compagnies pétrolières notamment, Total en France et ENI en Italie. À l’opposé, un pays comme les États-Unis, qui a toutes les capacités financières pour engager la transition, continue pourtant d’investir massivement dans l’extractivisme. Sur la question du genre, je suis loin d’avoir étudié la question autant que Julie. Le seul constat que je peux faire, c’est qu’effectivement nous vivons dans une société extractiviste qui exploite à 85 % des énergies fossiles, gaz, pétrole et des charbons, et que cette société est dominée majoritairement par les hommes.
Valérie Masson-Delmotte Sur ce sujet, la dimension de genre ne se joue pas seulement au niveau des responsabilités, mais aussi dans les effets des transformations à effectuer pour limiter le changement climatique. Dans les métiers de l’énergie en particulier, la sortie des énergies fossiles devrait générer d’importantes pertes d’emplois et toucherait davantage les hommes qui travaillent en majorité dans ces secteurs. Ils seraient plus impactés économiquement et parfois aussi psychologiquement par l’ampleur des changements à mettre en place. Cette dimension de perte est intéressante à analyser dans l’attachement de ces groupes sociaux aux valeurs, aux croyances qui soutiennent le statu quo face au réchauffement, et qui constituent un obstacle majeur à des transformations de fond.
« Nous vivons dans une société extractiviste qui exploite les énergies fossiles, le gaz, le pétrole et le charbon, et cette société est dominée majoritairement par les hommes. »
Thomas Porcher
Quelles sont les positions du GIEC sur ce sujet ? Est-ce que les politiques climatiques qui sont menées prennent en considération ces questions de genre ?
Valérie Masson-Delmotte Les rapports du GIEC soulignent l’importance d’avoir une lecture féministe des politiques d’action pour le climat. Car les publications scientifiques et les gouvernements sont souvent aveugles à cette dimension, et cela se répercute dans les stratégies nationales et européennes. Un point important que les rapports soulignent cependant, c’est que les émissions de gaz à effet de serre par habitant sont plus faibles dans les pays où les femmes ont plus de poids politique. En France, j’espère que la stratégie énergie-climat3Feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050 et préparer l’adaptation aux effets du changement climatique. Fixée en 2019, elle fait l’objet d’actualisations régulières. va intégrer plus significativement cette dimension de genre. Ne serait-ce que pour le logement et la rénovation des passoires thermiques, par exemple, où l’enjeu pour les femmes – avec les familles monoparentales ou les personnes âgées seules – est crucial.
Quel récit pour décrire la destruction des écosystèmes ?
En septembre 2022, le terme « androcène » est entré dans le débat public en France suite à la publication du manifeste coécrit par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau Par-delà l’androcène (Seuil, 2022). Dans cet essai écoféministe court et incisif, les autrices définissent l’androcène (voir note no 1) comme « une ère où une poignée d’oppresseurs, différents selon les lieux ou les époques, ont exploité et asservi la multitude pour leurs intérêts propres » et proposent cinq voies d’action pour s’affranchir des prédations, des hiérarchisations et du virilisme qui caractérisent l’époque moderne. Déclinaison critique du néologisme « anthropocène », androcène signifie étymologiquement « l’ère de l’homme », et plus particulièrement, pour ceux qui l’utilisent, de l’homme blanc hétérosexuel. Le terme permet de mettre en lumière l’organisation patriarcale, colonialiste et capitaliste des sociétés humaines à l’origine du changement climatique et des destructions environnementales.
Traduisible par l’expression « ère de l’humain », l’anthropocène se définit comme une époque nouvelle dans laquelle les activités humaines modifient les équilibres de la vie sur la Terre au point d’être devenues la principale force géologique de la planète. Il a été forgé dans les années 1980 puis popularisé en 2000 par le chimiste néerlandais Paul Crutzen, écologiste et partisan de la géo-ingénierie. Bien que toujours discuté par la communauté scientifique, le terme est largement repris dans les mondes académiques et médiatiques. Il a suscité des oppositions ponctuelles, notamment chez les écoféministes, à l’instar de l’Indienne Vandana Shiva, qui lui reprochent de favoriser la confusion entre la destruction de la vie sur Terre et le fantasme d’une gestion artificielle de la vie planétaire. Les critiques de l’anthropocène ont également donné naissance à d’autres concepts cherchant à qualifier plus justement les systèmes d’exploitation à l’origine des crises écologiques. Parmi les plus connus, on trouve le « capitalocène » du géographe et militant suédois Andreas Malm qui insiste sur la responsabilité du capitalisme, ou encore le « negrocène » proposé par Malcom Ferdinand, auteur de l’ouvrage Une écologie décoloniale (Seuil, 2019) qui démontre le caractère esclavagiste et colonialiste de ces structures construites sur l’exploitation des corps et des territoires des populations racisées.
La question de notre consommation de viande, en particulier pour les hommes, a fait l’objet de nombreux débats4Lors des Journées d’été des écologistes, le 27 août 2022, Sandrine Rousseau a évoqué au cours d’une discussion la nécessité de « changer nos mentalités pour qu’une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité ».. Les politiques publiques peuvent-elles s’attaquer à la responsabilité des comportements dits « masculins » sans stigmatiser un groupe social
Valérie Masson-Delmotte Plusieurs études montrent que le déni par rapport au changement climatique est encore plus prépondérant chez les hommes des pays riches5Lire par exemple l’étude Facing change : Gender and climate change attitudes worldwide, de Sarah Bunn Bush et Amanda Clayton (Cambridge University Press, 2022), qui montre que les hommes des pays développés se montrent moins concernés par le changement climatique que les femmes, l’écart étant moindre dans les pays défavorisés.. Et lorsque l’on examine la démographie des membres d’association de déni sur le climat comme celle des « climatoréalistes » ou des signataires des appels contestant l’urgence à agir, il y a une écrasante majorité d’hommes. Mais au-delà, je me pose vraiment la question : comment faire pour embarquer les hommes dans la lutte contre le réchauffement climatique ? Ne pas simplement cliver, pointer du doigt mais tisser des liens et les intégrer dans les démarches. De manière générale, il y a un travail à faire sur les valeurs sociales, sur la manière de faire société et de pouvoir interagir avec les autres. J’ai peur que les réponses simples, les comportements clivants soient contreproductifs. Le fait de critiquer toute solution peut constituer un frein au changement.
Thomas Porcher La pédagogie, les explications, la formation, ça ne peut que faire progresser tout le monde. Je pense que l’on a besoin d’une éducation militante et populaire pour remettre les gens à niveau sur ces problématiques. Sans tomber dans un comportement de procureur.

Crédit : REUTERS / STÉPHANIE KEITH
En France, on assiste à une résurgence des courants écoféministes, incarnés sur la scène politique par des figures comme Sandrine Rousseau. Croyez-vous que ces mouvements soient en mesure de faire émerger une véritable alternative politique ?
Julie Gorecki Je ne suis pas sûre que les personnalités politiques puissent incarner le mouvement écoféministe. Sandrine Rousseau serait peut-être d’accord avec moi. Certes, il y a un écoféminisme institutionnel qui commence à apparaître dans les médias et a fortiori dans le débat public, mais c’est encore très récent. L’écoféminisme est un mouvement populaire vieux de plusieurs décennies plutôt incarné par les communautés de première ligne comme les paysans et les paysannes, les jeunes et les femmes autochtones. En France, on peut citer le collectif écoféministe et antinucléaire Les Bombes atomiques ou le camp féministe antinucléaire Les Rayonnantes. Je pense aussi à Verdragon, Maison de l’écologie populaire et à l’association Front de Mères, avec Fatima Ouassak, qui font un travail incroyable, écoféministe, décolonial. Ce sont plutôt ces groupes qui incarnent les engagements profonds des féministes écologiques.
Thomas Porcher Sandrine Rousseau, elle a tout de même cette capacité à bousculer les choses. À chaque fois qu’elle fait une sortie, au début c’est moqué. Puis repris. Et in fine, assez validé. Face à sa sortie sur les barbecues comme symbole de la virilité, les réactions se sont déchaînées dans les médias, sur les réseaux sociaux. Or les sondages confirment ses propos. Quand elle a dit « Moi je vis avec un homme déconstruit », tout le monde a rigolé. Le lendemain, tout le monde en a parlé. On ne peut pas nier qu’il y a énormément de choses à déconstruire chez un homme. Moi qui ai grandi en banlieue parisienne, dans un quartier très populaire, je le réalise après coup. Il y a un tas de choses que j’ai faites en étant conditionné culturellement par la société. Dans les imaginaires masculins, la viande est associée à la force, à la masse musculaire. La voiture à une forme de richesse. Cela fait écho aux travaux de l’historienne Lucile Peytavin6Le Coût de la virilité. Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, éditions Anne Carrière, 2021. qui montrent très bien que l’image de la virilité véhiculée auprès des hommes a un coût pour la société.
De la pétromasculinité au déni climatique
Dans Pétromasculinité. Du mythe fossile aux systèmes énergétiques féministes (Wildproject, 2023), la chercheuse états-unienne Cara New Daggett démontre à travers le concept de pétromasculinité que l’exploitation des énergies fossiles incarne à la fois un pilier du système économique moderne, mais également du pouvoir patriarcal blanc. Plus que des profits économiques, la combustion fossile constituerait aussi un symbole fort de l’identité masculine centré sur des pratiques ultra-consommatrices de ces énergies. Des attitudes encouragées par l’hégémonie des modes de vie occidentaux, inspirés du traditionnel american way of life, autour de la voiture, la famille et la surconsommation.
Son concept, forgé en 2018, part du constat que la montée de l’autoritarisme dans les pays occidentaux cherchant à entraver les politiques écologiques repose sur « une combinaison toxique entre déni climatique, racisme et misogynie » – à l’image de l’une de ses principales figures, l’ex-président Donald Trump. Cara New Daggett a donc étudié les imbrications qui nourrissent ces positions et leurs stratégies réactionnaires vis-à-vis du défi climatique.
Julie Gorecki Je ne suis pas défavorable à des interactions écoféministes avec les institutions. Surtout au niveau transnational. Les militantes des pays du Sud, qui sont beaucoup plus touchées par le changement climatique, travaillent parfois pour un changement de politique permettant littéralement de sauver des vies des dangers immédiats. C’est le cas par exemple de la féministe et militante Sônia Bone Guajajara7Militante autochtone de la tribu des Guajajara au Brésil, elle a été nommée, en janvier 2023, ministre des Peuples indigènes, nouveau ministère créé par le président Lula. C’est la première femme indigène à occuper un ministère dans l’histoire du Brésil., première indigène à être élue députée fédérale au Brésil.
41 %
Selon une étude britannique publiée
en 2021, le régime alimentaire des
hommes en Grande-Bretagne émet
41 % de gaz à effet de serre de plus
que celui des femmes.
Est-ce que des alliances entre les groupes écologistes, féministes, anticolonialistes et anticapitalistes peuvent renouveler les formes d’action ?
Julie Gorecki Absolument. L’approche écoféministe que j’essaie d’articuler est une agrégation de toutes ces luttes. Les stratégies politiques existent déjà, et depuis longtemps. Les femmes sioux qui protègent l’eau contre un pipeline, au camp de Sacred Stone [voir la photo page] à la frontière du Dakota du Sud et du Dakota du Nord, les femmes de La Via Campesina [lire l’encadré suivant], le mouvement international des paysans, le mouvement des femmes kurdes au Rojava et le Bloc Rose queer et féministe lors de l’action anti-charbon allemande Ende Gelände, remettent en question un système colonial racial, capitaliste et destructeur du climat. Ces mouvements s’opposent à l’imbrication de tous ces systèmes de domination – un concept profondément féministe qui a été mis en évidence par le collectif féministe noir Combahee River à la fin des années 1970 en déclarant : « Si les femmes noires étaient libres, cela signifierait que tous les autres devraient être libres, puisque notre liberté nécessiterait la destruction de tous les systèmes d’oppression. » L’histoire de l’androcène éclaire sur ces résistances politiques. Car les femmes n’ont jamais été que des victimes. Historiquement, elles étaient même en première ligne de la résistance climatique. Aujourd’hui, cela se traduit aussi par des solidarités transnationales entre des luttes basées sur des lieux et des continents différents.
Valérie Masson-Delmotte Les rapports du GIEC expliquent la même chose. Les femmes et les minorités peuvent apporter des réponses pertinentes. D’où l’importance des mécanismes de participation pour les intégrer dans les processus de prise de décision. Cela fait d’ailleurs partie des choses que j’ai observées pendant les échanges durant la Convention citoyenne pour le climat en 2019. Lorsque les gens s’écoutent les uns les autres, cela les encourage à aller plus loin. Ils sont pris dans une dynamique collective et prennent conscience des différences de vulnérabilité, des capacités à agir de chacun.
« Plusieurs études montrent que le déni par rapport au changement climatique est prépondérant chez les hommes des pays riches. Mais au-delà, je me pose vraiment la question : comment faire pour embarquer les hommes dans la lutte contre le réchauffement climatique ? »
Valérie Masson-Delmotte
Si ces convergences de luttes sont vitales pour construire une société radicalement plus juste, comment les faire peser politiquement ?
Julie Gorecki Quand je suis arrivée en France il y a treize ans, ce n’était pas du tout le même climat politique. D’énormes progrès ont été faits, les mouvements et les idées féministes et antiracistes français sont devenus beaucoup plus importants dans le discours public et la société en général. On le doit aussi à de grands mouvements comme Black Lives Matter ou #MeToo qui traversent les frontières et ouvrent des brèches que l’on ne peut plus ignorer. Parfois on a l’impression que ça ne sert à rien mais en réalité, ça change le dialogue et surtout, ça fait évoluer les normes !
20 %
Bien que les femmes jouent un rôle
prédominant dans la production
alimentaire, moins de 20 % d’entre
elles dans le monde possèdent
des terres.
Valérie Masson-Delmotte Quand j’observe le mouvement massif des jeunes pour le climat, où beaucoup de jeunes femmes ont pris la parole, c’est difficile d’en évaluer les effets réels, mais on ne peut pas nier que ça a changé nos conversations : dans les familles, en politique, dans les milieux scientifiques. Dans le cadre des rapports du GIEC, on s’efforce désormais d’apporter des compétences scientifiques qui viennent de toutes les régions du monde avec une attention particulière aux jeunes générations. On leur apporte des clés pour s’exprimer dans les médias, se connecter avec différents publics dans leur pays. Avant cela, et depuis plusieurs années maintenant, un plan d’action pour le genre s’est mis en place afin d’augmenter la proportion de femmes dans les instances du GIEC. En 1990, on ne comptait que 8 % de femmes parmi les auteurs des rapports du GIEC. Aujourd’hui, elles sont environ 30 %. Des enquêtes ont été menées pour comprendre l’expérience des femmes scientifiques dans le cadre de ces rapports. Plus d’un tiers d’entre elles indique que les hommes scientifiques dominent les discussions et l’écriture. Cela a aussi mis en lumière une forme d’autocensure de la part des femmes qui osent moins s’exposer.
La Via Campesina, une coalition mondiale de lutte paysanne
La Via Campesina est un exemple concret et historique de la prise en compte des luttes féministes pour s’attaquer aux structures de domination à l’échelle transnationale. Mouvement international de luttes paysannes qui rassemble près de 200 millions de petit·es producteur·ices incluant également des travailleur·euses sans terre, des peuples autochtones, des migrant·es, des femmes et des jeunes agriculteur·ices du monde entier, La Via Campesina regroupe 182 organisations présentes en Afrique, en Asie, en Europe et dans les Amériques.
Fondée en 1993, cette coalition mondiale lutte pour le droit à la souveraineté alimentaire contre l’exploitation des multinationales de l’agro-industrie, la domination du capitalisme néolibéral et le patriarcat. Ses membres défendent les droits des paysan·nes, la réappropriation des terres, la préservation de l’environnement et la justice sociale. Depuis sa création, La Via Campesina est parvenue à se frayer une place à la table des négociations internationales aux côtés des grandes institutions comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou le Comité sur la sécurité alimentaire mondiale (CSA).
En trente ans, le mouvement s’est profondément transformé pour intégrer la participation des femmes à tous les niveaux de l’organisation et ancrer les luttes féministes dans son action, en revendiquant un « féminisme paysan populaire ». Le féminisme revendiqué par La Via Campesina valorise le rôle et le travail des femmes dans la production alimentaire, reconnaît leur double travail productif et reproductif, et cherche à éradiquer toute forme de discrimination et de violences de genre.
Julie Gorecki La clé est d’identifier quelles sont les normes de pouvoir. Qui contrôle ces normes ? Comment les démanteler ? Cela implique de donner des espaces aux personnes qui sont exclues, diffuser leur voix dans les médias, traduire leurs textes, publier leurs livres. Cela demande aussi aux privilégiés, aux dominants, de faire l’effort de se mettre en retrait pour faire de la place. Beaucoup de ces mouvements existent depuis longtemps, il y a un besoin de visibilité et de représentation qui est crucial. Au final, la question essentielle est de déterminer les luttes, les voix, que nous décidons de rendre visibles et de soutenir dans un contexte social, politique et culturel spécifique.
Entretien réalisé par Christelle Gilabert en visioconférence, le 26 octobre 2022.


