Droits des femmes, droits des enfants : même combat ?

Quelle place ont les enfants dans l’histoire féministe française. Les mili­tantes Goundo Diawara et Emmanuelle Piet et la socio­logue Camille Masclet débattent de la manière dont les luttes fémi­nistes se sont emparées de la question des droits des enfants. Pour décons­truire les méca­nismes de domi­na­tion, la prise en compte des violences qui leur sont faites est indispensable.

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Publié le 07/02/2022

Modifié le 20/11/2025

Lucile Gautier

Un récit puissant sur la « maternité esclave » né dans les années 1970 irrigue encore les luttes fémi­nistes, par exemple quand il est question d’assumer son non-désir d’enfant. Ces discours ont pu laisser penser qu’il n’y avait pas de place pour les enfants dans le féminisme. Au regard de l’histoire, est-ce un raccourci non fondé ?

CAMILLE MASCLET Dans les années 1970, au-delà des reven­di­ca­tions pour un accès à la contra­cep­tion et à l’avortement libre et gratuit, qui sont assez consen­suelles chez les fémi­nistes, il y avait un débat vif autour de la maternité, consi­dé­rée comme un élément central dans l’aliénation des femmes par toute une frange de militantes.

Un ouvrage publié en 1975, pré­ci­sé­ment intitulé Maternité esclaveCollectif féministe Les Chimères, Maternité esclave, 10/18, 1975., symbolise cette concep­tion. Il s’agit avant tout, alors qu’on cherche à décons­truire les rouages de l’oppression des femmes, de penser la maternité comme l’un des leviers de cette oppres­sion et de lutter contre l’assignation des femmes à la pro­duc­tion et à l’entretien des enfants et du foyer. Une autre concep­tion, parfois désignée sous le terme de « fémi­ni­tude » ou « mater­ni­tude », était aussi présente à l’époque. Portée par les fémi­nistes dif­fé­ren­tia­listes, elle actait une dif­fé­rence des sexes et cherchait à valoriser le féminin et la maternité. Selon elles, la maternité consti­tuait un pouvoir aux mains des femmes. « L’usine est aux ouvriers, l’utérus est aux femmes, la pro­duc­tion du vivant nous appar­tient », clamait ainsi un slogan du groupe Psychanalyse et politiqueCréé par Antoinette Fouque, le groupe Psychanalyse et politique (« Psy et po ») repré­sente le courant essen­tia­liste du Mouvement de libé­ra­tion des femmes (MLF)..

Longtemps, on a opposé ces deux seules visions. Mais ce que j’ai observé dans mon enquête, c’est que les posi­tion­ne­ments indi­vi­duels sont bien plus nuancés et contras­tés que ça. D’autres concep­tions émergent dans la seconde moitié des années 1970 et enri­chissent ces débats. Elles se foca­lisent moins sur la question théorique de la maternité comme « pouvoir » ou « alié­na­tion » que sur des aspects plus concrets : comment dispose-t-on librement de son corps lors de l’accouchement ? Et ensuite comment élève-t-on les enfants ?

C’est à cette époque et dans cet état d’esprit qu’est publié Notre corps, nous-mêmes1Il s’agit d’un manuel de santé féministe publié aux États-Unis en 1973, adapté et traduit en français en 1977 aux éditions Albin Michel. En 2020, les éditions Hors d’atteinte décident de le réac­tua­li­ser en créant un collectif d’autrices mili­tantes., appar­te­nant à une série d’ouvrages dits de « self help » venus des États-Unis et se diffusant doucement en France.

CAMILLE MASCLET La tra­duc­tion en français de Our Bodies, Ourselves, en 1977, va servir de support de dis­cus­sions et de pratiques dans des groupes fémi­nistes en France. On trouve aussi dans les archives, même si c’est moins investi, des traces de ques­tion­ne­ments sur l’éducation des enfants. Dans la seconde moitié des années 1970, période féconde en revues fémi­nistes, on lit de plus en plus de textes sur la relation avec les enfants. C’est le cas d’une revue féministe qui s’appelle La Revue d’en face où l’on trouve une rubrique intitulée « Ma fille et moi » à partir de mai 1977.

Emmanuelle Piet, qu’est-ce que ce retour dans le passé vous évoque, où étiez-vous en 1968 ?

EMMANUELLE PIET J’étais au lycée, en terminale, et j’allais intégrer Médecine au mois de septembre. Je me suis farcie toutes ces années d’études pour me focaliser sur la contra­cep­tion et l’avortement parce que c’était d’abord ça l’égalité : maîtriser sa fertilité. Si on disait que la maternité faisait chier, c’est que, oui, être quinze fois enceinte, avorter douze fois, dans des condi­tions atroces, ce n’était pas la liberté. Ça a été la première bataille, toutes les autres en ont découlé. Tant que tu ne maîtrises pas ta fertilité, tant que tu as les jetons d’être en cloque tout le temps, voire de mourir des suites d’un avor­te­ment dans de sales condi­tions, tant que tu ne peux pas vraiment savoir quand tu as envie de baiser parce que tu as peur, tu ne peux pas penser la violence. Quand on a commencé à maîtriser notre fertilité, on a pu poser d’autres questions.

Moi, j’ai commencé à tra­vailler dans des centres de pla­ni­fi­ca­tion et d’éducation familiale en 1975. Les femmes venaient pour la pilule mais nous faisaient part d’autres problèmes : elles ne trou­vaient plus d’excuse pour refuser les rapports sexuels. À cette époque, on n’était pas autorisé·es à dire haut et fort « non ». Le viol conjugal n’existe que depuis 1992. L’un de mes premiers souvenirs, c’est une femme dont l’épisiotomie cica­tri­sait très mal. Je lui ai dit qu’il fallait arrêter les rapports. Il y a eu un blanc puis… « Si vous croyez que c’est moi qui décide. » Alors je me suis dit que c’est moi qui allais décider. J’ai fait mon premier cer­ti­fi­cat de contre-indication à la baise. « Je, sous­si­gnée docteur Machin, contre-indique tout rapport sexuel, quinze jours. » La dame me glisse : « Vous pouvez pas mettre plus ? » C’est comme ça que c’est rentré dans ma tête : faire de faux cer­ti­fi­cats de contre-indication à la baise. La femme en fait ce qu’elle veut, elle le montre ou non à son conjoint, mais on se revoit et on en parle. Je l’aide dans son chemin. À partir de là, je me suis mise à penser les viols de femmes et le viol conjugal. Et puis un jour, ma cheffe de service, la pédiatre Jacqueline de
Chambrun, au centre de pla­ni­fi­ca­tion du service de PMI [Protection mater­nelle et infantile] dépar­te­men­tal de Seine–Saint-Denis, me dit : « Puisque tu connais les viols de femmes, va donc t’occuper des viols d’enfants. » C’est comme ça que j’ai
commencé à m’occuper des campagnes de pré­ven­tion contre les violences faites aux enfants.


« La première raison pour un enfant d’être chiant, c’est d’être victime de quelque chose. Il faut donc décons­truire l’idée qui domine dans l’ensemble de cette société depuis une trentaine d’années que les enfants sont des délin­quants, des chieurs. »

Emmanuelle Piet

En parallèle, en 1985, naît le Collectif féministe contre le viol, et la question de l’inceste s’impose à vous.

EMMANUELLE PIET Je n’ai pas été à l’initiative de la création du CFCV, mais je discutais beaucoup avec les filles des asso­cia­tions fon­da­trices : le Mouvement français pour le planning familial, Solidarité Femmes, La Maison des femmes et Jeunes femmes, un vieux mouvement féministe pro­tes­tant. La question des enfants s’est imposée dès la première année à la per­ma­nence télé­pho­nique nationale Viols Femmes Informations. On l’ouvre en mars 1986 : on reçoit quatre mille appels. Un appel sur deux concer­nait une femme victime dans son enfance. « J’ai 80 ans, j’ai été violée à 4 ans. Je n’ai jamais pu en parler mais j’y ai pensé toute ma vie. » On est tombées de l’armoire. Donc, en 1986, on a créé le premier groupe de parole de femmes victimes d’inceste. Ces mobi­li­sa­tions ont fait bouger les lois. Le viol a été mieux défini avec la loi de 1980 qui le décrit ainsi : « Tout acte de péné­tra­tion sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » Après dix ans de procédure, il sera admis que « autrui », c’est aussi ta femme. La loi du 21 avril 2021 introduit la notion d’âge. Pour les enfants de moins de 15 ans, il n’y a pas besoin de prouver la contrainte, la menace, la violence ou la surprise, idem pour les moins de 18 ans dans les cas d’inceste. Ces lois sont des victoires.

Le combat contre les violences sexuelles faites aux enfants s’inscrit donc dans la conti­nui­té de celui contre les violences faites aux femmes. Pourquoi semble-t-il, pour autant, toujours aussi dur à faire entendre ?

EMMANUELLE PIET Parce qu’il est inaudible. On le braille depuis l’ouverture de la ligne télé­pho­nique sur le viol en 1986. Sur nos premières affiches, il y a une petite fille qui dit « non », et « quand elle dit non, c’est non ». Ça veut dire qu’on pensait déjà aux enfants. On a eu une bonne loi de pro­tec­tion de l’enfance en 1989, obligeant tous les professionnel·les de santé qui s’occupaient d’enfants à être formé·es et à faire de la pré­ven­tion. Mais, petit à petit ça s’est refermé, on a commencé à dire que les enfants mentaient, qu’il ne fallait pas les croire, que les mères les mani­pu­laient… Des lois comme celle de 2007, qui organise le placement à domicile, ont été votées… J’ai des patientes en PMI, 13 ans, violées par leur père et placées à domicile chez lui.

Et pourtant des gens témoignent tout le temps. Depuis que le CFCV a ouvert la per­ma­nence télé­pho­nique Violences sexuelles dans l’enfance [en septembre 2021 dans le cadre de la Commission indé­pen­dante contre l’inceste et les violences sexuelles faites à l’enfant], un tiers de nos appels concerne des viols actuels d’enfants pour lesquels il y a eu de multiples signa­le­ments, plaintes… Quand on raccroche, on sait que les gosses vont être violés le soir. C’est insup­por­table, infernal.

Goundo Diawara, votre entrée en mili­tan­tisme, plus récente, est liée aux violences faites aux enfants. Pas les violences sexuelles, mais les violences poli­cières. Comment votre histoire s’inscrit-elle dans cette histoire militante là ?

GOUNDO DIAWARA Ma colère naît pro­gres­si­ve­ment de ce que j’observe autour de moi alors que je grandis dans une cité de Pierrefitte, en Seine–Saint-Denis. J’ai 10 ans, mon frère en a 19, il se fait tirer dessus par un autre jeune. À son âge, on ne le considère déjà plus comme un enfant, c’est le cas pour la plupart des jeunes de quartiers, surtout les garçons. C’est, pour moi, la première des injus­tices : il se fait tirer dessus, dehors, il en est presque mort, et il ne se passe rien. Ça n’inquiète fina­le­ment que la famille. Quelques années plus tard, en 2005, j’ai 17 ans, je suis trau­ma­ti­sée par l’incendie du boulevard Auriol à Paris dans lequel 17 personnes, dont 11 enfants, noires en majorité, périssent. La première chose que demande Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, c’est si ces gens étaient « en situation régulière ». La même année, Bouna et Zyed, 15 ans et 17 ans, meurent dans un trans­for­ma­teur à Clichy-sous-Bois en Seine– Saint-Denis. C’est le choc de trop. J’ai commencé à faire des recherches, à lire Frantz Fanon, notamment Peau noire, masque blanc qui décrit les méca­nismes du racisme. J’ai commencé à penser cette violence qui se déploie dans l’espace public, raciste, misogyne, et à me demander pourquoi il n’y avait jamais de réponse.

Vous êtes également engagée au Front de mères, une orga­ni­sa­tion politique où militent des mères de quartiers popu­laires, fémi­nistes, anti­ra­cistes. Est-ce que vous pouvez nous raconter cet engagement-ci ?

GOUNDO DIAWARA Le Front de mères est né d’un constat de femmes qui étaient mamans et qui avaient entendu leurs enfants leur expliquer combien les ins­ti­tu­tions, prin­ci­pa­le­ment l’école, pouvaient leur être hostiles. Le premier appel du collectif [en 2016] dénonçait un certain nombre de violences, verbales, sym­bo­liques, mais aussi isla­mo­phobes dans un contexte post-attentat, notamment à l’école. Ça a résonné fort chez moi, d’abord parce que je suis conseillère prin­ci­pale
d’éducation (CPE). Je le suis devenue en 2014, après avoir été assis­tante d’éducation dans un collège à Saint-Denis. J’étais effarée par le manque d’accompagnement, de per­son­nels, de moyens… J’ai voulu passer le concours pour tra­vailler là où personne ne veut aller. Je n’ai pas eu de dif­fi­cul­té à être affectée dans les quartiers défa­vo­ri­sés du Val‑d’Oise ! J’y suis arrivée dans un contexte où c’était conseil de dis­ci­pline sur conseil de dis­ci­pline, un chef d’établissement débordé, pas d’écoute de la parole des enfants… Par la suite, j’ai également adhéré au discours de Fatima Ouassak dans son ouvrage La Puissance des mères2Fatima Ouassak, La Puissance des mères. Pour un nouveau sujet révo­lu­tion­naire, La Découverte, 2020. sur le rôle de tampon attribué aux mères par les ins­ti­tu­tions. On attend d’elles qu’elles calment leurs enfants, qu’elles leur disent d’accepter la violence ins­ti­tu­tion­nelle. Qu’elles en soient complices en quelque sorte. Le Front de mères propose au contraire aux mères d’avoir confiance en leurs enfants et de politiser leur rôle de parents.

Pour renforcer la confiance envers les enfants, s’agit-il de créer des espaces de parole et d’entraide ?

GOUNDO DIAWARA On insiste par exemple sur la trans­mis­sion de la mémoire des luttes de l’immigration
post­co­lo­niale, des langues des pays d’origine aux plus jeunes, comme quelque chose de très valo­ri­sant. À partir de là, quels liens faire entre les droits des enfants, leur vie, et les luttes fémi­nistes ? Pour moi, quand on est femme et mère dans un quartier populaire, ce lien se fait de manière quasi auto­ma­tique. Parce qu’il s’agit de nos enfants, je le disais même avant d’être mère : je n’avais pas d’enfant quand je me suis engagée au Front de mères. On a un devoir à l’égard des enfants de la société dans laquelle on vit, a fortiori si on les voit se faire violenter, dis­cri­mi­ner. On ne peut pas se libérer si nos enfants sont maltraités.


« On a un devoir à l’égard des enfants de la société dans laquelle on vit, a fortiori si on les voit se faire violenter, dis­cri­mi­ner. On ne peut pas se libérer si nos enfants sont maltraités. »

Goundo Diawara

CAMILLE MASCLET L’engagement au Front de mères m’évoque d’autres formes d’engagement de femmes qui ont reposé sur une poli­ti­sa­tion du rôle de mère. Différents travaux d’histoire ont montré comment, quand elles étaient privées des droits poli­tiques au XIXe et début du XXe siècle, des femmes ont pu utiliser leurs rôles féminins d’épouses ou de mères pour s’engager malgré tout. Plus récemment, on peut penser au mouvement des Mères de la place de Mai contre la dictature
militaire en Argentine à la fin des années 1970. En poli­ti­sant leur rôle de mères à travers ce qui arrive à leurs enfants, des femmes vont entrer en politique. Par la suite, elles posent éven­tuel­le­ment la question de leur propre éman­ci­pa­tion dans une pers­pec­tive féministe. Je me demandais si dans ton cas, Goundo, cela s’est fait aussi dans ce
sens-là. Est-ce que c’est à partir de cet enga­ge­ment sur la question des enfants que tu en arrives au féminisme ? Ou est-ce que les deux ont toujours été articulés ?

GOUNDO DIAWARA Dans mon parcours personnel, la question de la place des filles et des femmes s’est posée assez tôt parce que je viens d’une famille de garçons. Nous sommes huit enfants, dont six garçons. J’ai rapi­de­ment fait le constat que cette micro­so­cié­té était quand même sacrément patriar­cale. Adolescente, je m’interrogeais sur les effets positifs ou pervers du fait d’être la petite soeur de garçons, parce que j’étais très protégée par mes frères. Pourquoi fallait-il être rattachée à une figure masculine pour être tran­quille ? Puis la question de la place de ma mère s’est vite posée. J’ai des parents immigrés maliens, qui viennent donc d’une société plus tra­di­tion­nelle que la société française dans laquelle ils ont choisi de nous élever. À l’adolescence encore, quand nos manières de penser, à ma mère et moi, deve­naient très dif­fé­rentes, je me suis inté­res­sée à sa condition de femme, née en 1960 sur une ancienne terre colonisée, immigrée. Quelle est la place de sa parole ? Sachant qu’elle a tout fait pour protéger ses enfants dans l’espace public. Dès ces années-là, je me suis ques­tion­née sur le lien entre la place des mères, la place des femmes, leurs droits, ceux de leurs enfants.


« Dans les années 1980, ce sont les fémi­nistes qui, en s’attaquant à la question du viol, vont “découvrir” et dénoncer l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants et faire le lien avec le patriarcat. »

Camille Masclet

On est à un moment charnière irrigué de vagues #MeToo, de dénon­cia­tions de ces dif­fé­rentes zones de domi­na­tion et de violence. L’une des dernières vagues puis­santes est #MeToo Inceste qui nous oblige à penser le pouvoir patriar­cal comme un système qui écrase aussi les enfants.

EMMANUELLE PIET Vous connais­sez la comptine Le fermier dans son pré ? On a chanté ça quand on était petites, nous : « Le fermier prend sa femme… prend son enfant… prend son chien… » jusqu’au choix du fromage. À la fin, « le fromage est battu », c’est le dernier enfant choisi qui est mis en centre de la ronde et tout le monde fait semblant de le battre. On tape sur celui qui a été désigné par le fermier et tout s’organise autour de ça. C’est le système patriar­cal, c’est réglé. Je ne sais pas ce que sont les jeux cons des cours d’école en ce moment…

GOUNDO DIAWARA Apparemment c’est 1, 2, 3, Soleil, mais une version dans laquelle on tabasse celui qui bouge.

EMMANUELLE PIET C’est donc la même chose. Tu tapes le plus faiblard, après tu donnes dans le bizutage au week-end d’intégration, puis tu deviens père de famille. Le cycle de la violence n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment rompu. Tu te poses en chef de famille, quand bien même cette notion juridique n’existe théo­ri­que­ment plus depuis 1970. On n’est pas encore dans le droit vrai de l’enfant, mais dans le droit total des parents sur les enfants. Ça veut dire qu’on préfère laisser un enfant vivre chez son père parce que c’est quand même son père, quand bien même c’est un homme violent avec sa femme et que ça fait vingt ans qu’on martèle qu’un homme violent avec sa femme ne peut pas être un bon père.

Que peut le féminisme pour les droits des enfants ?

CAMILLE MASCLET Historiquement, il y a déjà plusieurs points de rencontre entre le féminisme et les droits des enfants. On l’a vu, dans les années 1980, ce sont les fémi­nistes qui, en s’attaquant à la question du viol, vont « découvrir » et dénoncer l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants et faire le lien avec le patriar­cat. Plus géné­ra­le­ment, les mou­ve­ments fémi­nistes ont permis de penser la famille comme un espace politique, avec des relations de pouvoir en son sein. L’articulation entre les luttes fémi­nistes et celles pour les droits des enfants se fait, à mon sens, en poli­ti­sant le privé et en montrant qu’il s’agit d’un espace dans lequel s’exercent des violences. Aujourd’hui, les outils forgés par des théo­ri­ciennes fémi­nistes comme Christine Delphy3Sociologue féministe, Christine Delphy est notamment l’autrice de L’Ennemi principal (Syllepse, 2009), livre-manifeste de la pensée maté­ria­liste. ou Colette Guillaumin4Théoricienne
féministe majeure, Colette Guillaumin (1934–2017) a révo­lu­tion­né les sciences sociales en défi­nis­sant le sexe et la race comme des rapports de pouvoir. Lire la rubrique « Dans le texte » de La Déferlante no 3.
, qui ont permis de penser la domi­na­tion des hommes sur les femmes, peuvent aussi être mobilisés pour penser par analogie la condition des enfants et la domi­na­tion des adultes sur les enfants.


« L’articulation entre les luttes fémi­nistes et les luttes pour les droits des enfants se fait, à mon sens, en poli­ti­sant le privé et en montrant qu’il s’agit d’un espace dans lequel s’exercent des violences. »

Camille Masclet

EMMANUELLE PIET Oui, le féminisme a fait déjà pas mal de choses ! Cette loi du 21 avril 2021, on la réclame depuis quarante ans. Maintenant tout acte de péné­tra­tion sexuelle sur un·e mineur·e de moins de 15 ans est un viol. Tu pénètres un enfant, tu es un violeur.

Comment ces débats traversent-ils les milieux scolaires que vous fré­quen­tez au quotidien, Goundo Diawara ?

GOUNDO DIAWARA Dans le collège où je travaille, on a créé il y a quatre ans un club d’éducation à l’égalité filles-garçons, qui est surtout un prétexte pour avoir un espace de parole pour les jeunes. Des jeunes filles surtout s’en sai­sissent, et c’est devenu un espace de soins, quelque chose d’un peu libé­ra­teur. Tout est audible, des questions sur les fémi­ni­cides à l’homosexualité. La question de l’inceste y est arrivée de manière presque banale par un « C’est quoi ? ». À l’unanimité,
c’était la condam­na­tion. En revanche, je pense qu’il y a un gros travail de formation à faire dans l’Éducation nationale. Je me suis formée seule sur ces questions-là et sur comment recevoir la parole. Et on n’est pas des spé­cia­listes. On travaille heu­reu­se­ment avec une assis­tante sociale et des infir­mières extra­or­di­naires, présentes dans l’établissement tous les jours, et c’est un luxe.

EMMANUELLE PIET C’est pourtant dans la loi de 1989 : l’obligation de formation de tous les per­son­nels à la pro­tec­tion de l’enfance. On n’y est pas du tout. C’est un droit d’exiger ça.

GOUNDO DIAWARA L’an dernier, en pré­sen­tant notre travail sur l’égalité filles-garçons, on a dit à l’assemblée des professeur·es, une soixan­taine de personnes, qu’au vu des chiffres, ils et elles avaient dans leur classe des enfants victimes d’inceste.

EMMANUELLE PIET Un à deux par classe.

GOUNDO DIAWARA On a laissé le silence s’installer pour que les gens puissent se rendre compte. Les adultes qui tra­vaillent avec ces enfants-là et qui disent que celui-ci est « casse-bonbons », que celui-là est violent… Il n’existe pas de violence naturelle chez les enfants. Les troubles ali­men­taires, les refus d’autorité très durs s’expliquent. Il faut creuser. Malheureusement, on manque de temps, de moyens, de volonté. Pour certain·es, ce n’est pas notre travail. Je suis évi­dem­ment vue comme l’emmerdeuse de service. Ça a été un débat houleux…

EMMANUELLE PIET Je suis aussi l’emmerdeuse de service. Je vais bientôt dans un collège à la Courneuve et dans un lycée à Neuilly-sur-Marne pour parler pré­ven­tion des agres­sions sexuelles et mal­trai­tance à l’encontre des enfants. Puisque je suis teigneuse, je ne me déplace que si l’ensemble des adultes de l’établissement est convoqué. Mon travail consiste essen­tiel­le­ment à leur faire com­prendre qu’un enfant chiant est un enfant qui a besoin d’aide. Si j’ai fait ça dans mes trois heures d’intervention, j’ai gagné parce que tu vas le regarder autrement, cet enfant-là. Tu vas voir que ce gosse-là, il est bêtement en train d’appeler au secours. Mais pour ça, il faut que tu aies compris que la première raison pour un enfant d’être chiant, c’est d’être victime de quelque chose. Il faut donc décons­truire l’idée qui domine l’ensemble de cette société depuis une trentaine d’années que les enfants sont des délin­quants, des chieurs. Cette tendance vient du tout-sécuritaire, cette obsession pour la lutte sécu­ri­taire qui trans­forme tout le monde un suspect. Les progrès des années 1980 en matière de pro­tec­tion de l’enfance ont été défaits. Par exemple, plus personne ne connaît le Défenseur des enfants, désormais camouflé dans un dis­po­si­tif général de Défenseur des droits…


Avant de dire aux enfants « Parlez, libérez-vous », il faut sérieu­se­ment savonner les oreilles des adultes !

Emmanuelle Piet

L’époque est aussi marquée par l’entrée en lutte de jeunes, voire de très jeunes. C’est visible sur les réseaux sociaux, sur des sujets aussi divers que l’écologie, la tran­si­den­ti­té, la mal­trai­tance…
Comment les espaces fémi­nistes militants peuvent-ils donner encore plus de poids à leur parole ?

GOUNDO DIAWARA Au Front de mères, on crée des espaces pour les enfants. À chaque fois qu’on organise un événement, une rencontre, ils sont là. Je pense que voir leurs parents en lutte sur certaines questions peut aider des enfants à prendre conscience des choses qui ne sont pas normales, de l’importance d’en parler et de leur pouvoir. Ils doivent avoir une place dans nos espaces. Et en tant que CPE, comme je l’ai mentionné à travers l’exemple de ce club d’éducation à l’égalité, je pense que les gens doivent être formés à l’écoute des enfants et qu’il faut créer des espaces où leur parole existe. On avait une gamine qui était dans l’affrontement et la défiance. Elle est venue au club, je ne sais pas trop par quelle magie, d’abord silen­cieu­se­ment. Puis un jour elle a produit un texte qui s’appelait « Femme, crois en toi ». Elle y raconte des violences intra­fa­mi­liales, dont celles qu’elle a subies. Elle l’a lu, elle a mis son prénom, elle voulait qu’il soit affiché dans le collège. C’était sa volonté. Au bout de deux ans de club, elle a pu penser la violence et se dire : « C’est ça que je vis, je vais le dénoncer. »

EMMANUELLE PIET C’est très fort. Je dirais sim­ple­ment que, bon, avant de dire aux enfants « Parlez, libérez-vous », il faut sérieu­se­ment savonner les oreilles des adultes ! Notre premier film à Viols Femmes Informations, en 1987, issu du
premier groupe de parole des femmes victimes d’inceste, s’appelait La Conspiration des oreilles bouchées. Ce sont elles qui avaient choisi le titre !

GOUNDO DIAWARA Là on est plutôt dans une période où l’accent est mis sur la volonté de mater les enfants, de les faire rentrer dans le cadre, surtout dans les quartiers défa­vo­ri­sés. D’un côté, on dit d’eux qu’ils sont dépo­li­ti­sés, ne s’intéressent à rien à part leur téléphone, et de l’autre, quand ils se poli­tisent, on leur envoie les Flash-Balls. C’est répres­sion sur répres­sion, quitte à ce qu’ils risquent leur vie parfois. Au moment où il y a eu les enfants age­nouillés de Mantes-la-Jolie5Le 6 décembre 2018, 151 lycéen·nes, âgé·es de 12 à 21 ans, interpelé·es en marge d’une mani­fes­ta­tion avaient été forcé·es à rester agenouillé·es, mains derrière la tête, pendant plusieurs dizaines de minutes., au Front de mères, on a écrit un texte sur les « mères boucliers »6« Les mères avec les lycéens réprimés par la police : ne touchez pas à nos enfants ! », le Club de Mediapart, 8 décembre 2018., pour inciter les parents à avoir confiance en leurs jeunes et à les soutenir dans leurs luttes.

CAMILLE MASCLET Pour terminer sur une note positive, on observe bien en ce moment comment les mou­ve­ments et idées fémi­nistes se diffusent auprès de personnes de plus en plus jeunes. Les jeunes femmes en par­ti­cu­lier, s’approprient elles-mêmes cette cause et s’engagent. Je suis vraiment frappée par la vague féministe que l’on vit, à quel point elle est habitée par des femmes très jeunes et assez autonomes dans leur lutte et leurs revendications.

  • 1
    Il s’agit d’un manuel de santé féministe publié aux États-Unis en 1973, adapté et traduit en français en 1977 aux éditions Albin Michel. En 2020, les éditions Hors d’atteinte décident de le réac­tua­li­ser en créant un collectif d’autrices militantes.
  • 2
    Fatima Ouassak, La Puissance des mères. Pour un nouveau sujet révo­lu­tion­naire, La Découverte, 2020.
  • 3
    Sociologue féministe, Christine Delphy est notamment l’autrice de L’Ennemi principal (Syllepse, 2009), livre-manifeste de la pensée matérialiste.
  • 4
    Théoricienne
    féministe majeure, Colette Guillaumin (1934–2017) a révo­lu­tion­né les sciences sociales en défi­nis­sant le sexe et la race comme des rapports de pouvoir. Lire la rubrique « Dans le texte » de La Déferlante no 3.
  • 5
    Le 6 décembre 2018, 151 lycéen·nes, âgé·es de 12 à 21 ans, interpelé·es en marge d’une mani­fes­ta­tion avaient été forcé·es à rester agenouillé·es, mains derrière la tête, pendant plusieurs dizaines de minutes.
  • 6
    « Les mères avec les lycéens réprimés par la police : ne touchez pas à nos enfants ! », le Club de Mediapart, 8 décembre 2018.

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