Un récit puissant sur la « maternité esclave » né dans les années 1970 irrigue encore les luttes féministes, par exemple quand il est question d’assumer son non-désir d’enfant. Ces discours ont pu laisser penser qu’il n’y avait pas de place pour les enfants dans le féminisme. Au regard de l’histoire, est-ce un raccourci non fondé ?
CAMILLE MASCLET Dans les années 1970, au-delà des revendications pour un accès à la contraception et à l’avortement libre et gratuit, qui sont assez consensuelles chez les féministes, il y avait un débat vif autour de la maternité, considérée comme un élément central dans l’aliénation des femmes par toute une frange de militantes.
Longtemps, on a opposé ces deux seules visions. Mais ce que j’ai observé dans mon enquête, c’est que les positionnements individuels sont bien plus nuancés et contrastés que ça. D’autres conceptions émergent dans la seconde moitié des années 1970 et enrichissent ces débats. Elles se focalisent moins sur la question théorique de la maternité comme « pouvoir » ou « aliénation » que sur des aspects plus concrets : comment dispose-t-on librement de son corps lors de l’accouchement ? Et ensuite comment élève-t-on les enfants ?
C’est à cette époque et dans cet état d’esprit qu’est publié Notre corps, nous-mêmes1Il s’agit d’un manuel de santé féministe publié aux États-Unis en 1973, adapté et traduit en français en 1977 aux éditions Albin Michel. En 2020, les éditions Hors d’atteinte décident de le réactualiser en créant un collectif d’autrices militantes., appartenant à une série d’ouvrages dits de « self help » venus des États-Unis et se diffusant doucement en France.
CAMILLE MASCLET La traduction en français de Our Bodies, Ourselves, en 1977, va servir de support de discussions et de pratiques dans des groupes féministes en France. On trouve aussi dans les archives, même si c’est moins investi, des traces de questionnements sur l’éducation des enfants. Dans la seconde moitié des années 1970, période féconde en revues féministes, on lit de plus en plus de textes sur la relation avec les enfants. C’est le cas d’une revue féministe qui s’appelle La Revue d’en face où l’on trouve une rubrique intitulée « Ma fille et moi » à partir de mai 1977.
Emmanuelle Piet, qu’est-ce que ce retour dans le passé vous évoque, où étiez-vous en 1968 ?
EMMANUELLE PIET J’étais au lycée, en terminale, et j’allais intégrer Médecine au mois de septembre. Je me suis farcie toutes ces années d’études pour me focaliser sur la contraception et l’avortement parce que c’était d’abord ça l’égalité : maîtriser sa fertilité. Si on disait que la maternité faisait chier, c’est que, oui, être quinze fois enceinte, avorter douze fois, dans des conditions atroces, ce n’était pas la liberté. Ça a été la première bataille, toutes les autres en ont découlé. Tant que tu ne maîtrises pas ta fertilité, tant que tu as les jetons d’être en cloque tout le temps, voire de mourir des suites d’un avortement dans de sales conditions, tant que tu ne peux pas vraiment savoir quand tu as envie de baiser parce que tu as peur, tu ne peux pas penser la violence. Quand on a commencé à maîtriser notre fertilité, on a pu poser d’autres questions.
Moi, j’ai commencé à travailler dans des centres de planification et d’éducation familiale en 1975. Les femmes venaient pour la pilule mais nous faisaient part d’autres problèmes : elles ne trouvaient plus d’excuse pour refuser les rapports sexuels. À cette époque, on n’était pas autorisé·es à dire haut et fort « non ». Le viol conjugal n’existe que depuis 1992. L’un de mes premiers souvenirs, c’est une femme dont l’épisiotomie cicatrisait très mal. Je lui ai dit qu’il fallait arrêter les rapports. Il y a eu un blanc puis… « Si vous croyez que c’est moi qui décide. » Alors je me suis dit que c’est moi qui allais décider. J’ai fait mon premier certificat de contre-indication à la baise. « Je, soussignée docteur Machin, contre-indique tout rapport sexuel, quinze jours. » La dame me glisse : « Vous pouvez pas mettre plus ? » C’est comme ça que c’est rentré dans ma tête : faire de faux certificats de contre-indication à la baise. La femme en fait ce qu’elle veut, elle le montre ou non à son conjoint, mais on se revoit et on en parle. Je l’aide dans son chemin. À partir de là, je me suis mise à penser les viols de femmes et le viol conjugal. Et puis un jour, ma cheffe de service, la pédiatre Jacqueline de
Chambrun, au centre de planification du service de PMI [Protection maternelle et infantile] départemental de Seine–Saint-Denis, me dit : « Puisque tu connais les viols de femmes, va donc t’occuper des viols d’enfants. » C’est comme ça que j’ai
commencé à m’occuper des campagnes de prévention contre les violences faites aux enfants.
« La première raison pour un enfant d’être chiant, c’est d’être victime de quelque chose. Il faut donc déconstruire l’idée qui domine dans l’ensemble de cette société depuis une trentaine d’années que les enfants sont des délinquants, des chieurs. »
Emmanuelle Piet
En parallèle, en 1985, naît le Collectif féministe contre le viol, et la question de l’inceste s’impose à vous.
EMMANUELLE PIET Je n’ai pas été à l’initiative de la création du CFCV, mais je discutais beaucoup avec les filles des associations fondatrices : le Mouvement français pour le planning familial, Solidarité Femmes, La Maison des femmes et Jeunes femmes, un vieux mouvement féministe protestant. La question des enfants s’est imposée dès la première année à la permanence téléphonique nationale Viols Femmes Informations. On l’ouvre en mars 1986 : on reçoit quatre mille appels. Un appel sur deux concernait une femme victime dans son enfance. « J’ai 80 ans, j’ai été violée à 4 ans. Je n’ai jamais pu en parler mais j’y ai pensé toute ma vie. » On est tombées de l’armoire. Donc, en 1986, on a créé le premier groupe de parole de femmes victimes d’inceste. Ces mobilisations ont fait bouger les lois. Le viol a été mieux défini avec la loi de 1980 qui le décrit ainsi : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » Après dix ans de procédure, il sera admis que « autrui », c’est aussi ta femme. La loi du 21 avril 2021 introduit la notion d’âge. Pour les enfants de moins de 15 ans, il n’y a pas besoin de prouver la contrainte, la menace, la violence ou la surprise, idem pour les moins de 18 ans dans les cas d’inceste. Ces lois sont des victoires.
Le combat contre les violences sexuelles faites aux enfants s’inscrit donc dans la continuité de celui contre les violences faites aux femmes. Pourquoi semble-t-il, pour autant, toujours aussi dur à faire entendre ?
EMMANUELLE PIET Parce qu’il est inaudible. On le braille depuis l’ouverture de la ligne téléphonique sur le viol en 1986. Sur nos premières affiches, il y a une petite fille qui dit « non », et « quand elle dit non, c’est non ». Ça veut dire qu’on pensait déjà aux enfants. On a eu une bonne loi de protection de l’enfance en 1989, obligeant tous les professionnel·les de santé qui s’occupaient d’enfants à être formé·es et à faire de la prévention. Mais, petit à petit ça s’est refermé, on a commencé à dire que les enfants mentaient, qu’il ne fallait pas les croire, que les mères les manipulaient… Des lois comme celle de 2007, qui organise le placement à domicile, ont été votées… J’ai des patientes en PMI, 13 ans, violées par leur père et placées à domicile chez lui.
Et pourtant des gens témoignent tout le temps. Depuis que le CFCV a ouvert la permanence téléphonique Violences sexuelles dans l’enfance [en septembre 2021 dans le cadre de la Commission indépendante contre l’inceste et les violences sexuelles faites à l’enfant], un tiers de nos appels concerne des viols actuels d’enfants pour lesquels il y a eu de multiples signalements, plaintes… Quand on raccroche, on sait que les gosses vont être violés le soir. C’est insupportable, infernal.
Goundo Diawara, votre entrée en militantisme, plus récente, est liée aux violences faites aux enfants. Pas les violences sexuelles, mais les violences policières. Comment votre histoire s’inscrit-elle dans cette histoire militante là ?
GOUNDO DIAWARA Ma colère naît progressivement de ce que j’observe autour de moi alors que je grandis dans une cité de Pierrefitte, en Seine–Saint-Denis. J’ai 10 ans, mon frère en a 19, il se fait tirer dessus par un autre jeune. À son âge, on ne le considère déjà plus comme un enfant, c’est le cas pour la plupart des jeunes de quartiers, surtout les garçons. C’est, pour moi, la première des injustices : il se fait tirer dessus, dehors, il en est presque mort, et il ne se passe rien. Ça n’inquiète finalement que la famille. Quelques années plus tard, en 2005, j’ai 17 ans, je suis traumatisée par l’incendie du boulevard Auriol à Paris dans lequel 17 personnes, dont 11 enfants, noires en majorité, périssent. La première chose que demande Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, c’est si ces gens étaient « en situation régulière ». La même année, Bouna et Zyed, 15 ans et 17 ans, meurent dans un transformateur à Clichy-sous-Bois en Seine– Saint-Denis. C’est le choc de trop. J’ai commencé à faire des recherches, à lire Frantz Fanon, notamment Peau noire, masque blanc qui décrit les mécanismes du racisme. J’ai commencé à penser cette violence qui se déploie dans l’espace public, raciste, misogyne, et à me demander pourquoi il n’y avait jamais de réponse.
Vous êtes également engagée au Front de mères, une organisation politique où militent des mères de quartiers populaires, féministes, antiracistes. Est-ce que vous pouvez nous raconter cet engagement-ci ?
GOUNDO DIAWARA Le Front de mères est né d’un constat de femmes qui étaient mamans et qui avaient entendu leurs enfants leur expliquer combien les institutions, principalement l’école, pouvaient leur être hostiles. Le premier appel du collectif [en 2016] dénonçait un certain nombre de violences, verbales, symboliques, mais aussi islamophobes dans un contexte post-attentat, notamment à l’école. Ça a résonné fort chez moi, d’abord parce que je suis conseillère principale
d’éducation (CPE). Je le suis devenue en 2014, après avoir été assistante d’éducation dans un collège à Saint-Denis. J’étais effarée par le manque d’accompagnement, de personnels, de moyens… J’ai voulu passer le concours pour travailler là où personne ne veut aller. Je n’ai pas eu de difficulté à être affectée dans les quartiers défavorisés du Val‑d’Oise ! J’y suis arrivée dans un contexte où c’était conseil de discipline sur conseil de discipline, un chef d’établissement débordé, pas d’écoute de la parole des enfants… Par la suite, j’ai également adhéré au discours de Fatima Ouassak dans son ouvrage La Puissance des mères2Fatima Ouassak, La Puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire, La Découverte, 2020. sur le rôle de tampon attribué aux mères par les institutions. On attend d’elles qu’elles calment leurs enfants, qu’elles leur disent d’accepter la violence institutionnelle. Qu’elles en soient complices en quelque sorte. Le Front de mères propose au contraire aux mères d’avoir confiance en leurs enfants et de politiser leur rôle de parents.
Pour renforcer la confiance envers les enfants, s’agit-il de créer des espaces de parole et d’entraide ?
GOUNDO DIAWARA On insiste par exemple sur la transmission de la mémoire des luttes de l’immigration
postcoloniale, des langues des pays d’origine aux plus jeunes, comme quelque chose de très valorisant. À partir de là, quels liens faire entre les droits des enfants, leur vie, et les luttes féministes ? Pour moi, quand on est femme et mère dans un quartier populaire, ce lien se fait de manière quasi automatique. Parce qu’il s’agit de nos enfants, je le disais même avant d’être mère : je n’avais pas d’enfant quand je me suis engagée au Front de mères. On a un devoir à l’égard des enfants de la société dans laquelle on vit, a fortiori si on les voit se faire violenter, discriminer. On ne peut pas se libérer si nos enfants sont maltraités.
« On a un devoir à l’égard des enfants de la société dans laquelle on vit, a fortiori si on les voit se faire violenter, discriminer. On ne peut pas se libérer si nos enfants sont maltraités. »
Goundo Diawara
CAMILLE MASCLET L’engagement au Front de mères m’évoque d’autres formes d’engagement de femmes qui ont reposé sur une politisation du rôle de mère. Différents travaux d’histoire ont montré comment, quand elles étaient privées des droits politiques au XIXe et début du XXe siècle, des femmes ont pu utiliser leurs rôles féminins d’épouses ou de mères pour s’engager malgré tout. Plus récemment, on peut penser au mouvement des Mères de la place de Mai contre la dictature
militaire en Argentine à la fin des années 1970. En politisant leur rôle de mères à travers ce qui arrive à leurs enfants, des femmes vont entrer en politique. Par la suite, elles posent éventuellement la question de leur propre émancipation dans une perspective féministe. Je me demandais si dans ton cas, Goundo, cela s’est fait aussi dans ce
sens-là. Est-ce que c’est à partir de cet engagement sur la question des enfants que tu en arrives au féminisme ? Ou est-ce que les deux ont toujours été articulés ?
GOUNDO DIAWARA Dans mon parcours personnel, la question de la place des filles et des femmes s’est posée assez tôt parce que je viens d’une famille de garçons. Nous sommes huit enfants, dont six garçons. J’ai rapidement fait le constat que cette microsociété était quand même sacrément patriarcale. Adolescente, je m’interrogeais sur les effets positifs ou pervers du fait d’être la petite soeur de garçons, parce que j’étais très protégée par mes frères. Pourquoi fallait-il être rattachée à une figure masculine pour être tranquille ? Puis la question de la place de ma mère s’est vite posée. J’ai des parents immigrés maliens, qui viennent donc d’une société plus traditionnelle que la société française dans laquelle ils ont choisi de nous élever. À l’adolescence encore, quand nos manières de penser, à ma mère et moi, devenaient très différentes, je me suis intéressée à sa condition de femme, née en 1960 sur une ancienne terre colonisée, immigrée. Quelle est la place de sa parole ? Sachant qu’elle a tout fait pour protéger ses enfants dans l’espace public. Dès ces années-là, je me suis questionnée sur le lien entre la place des mères, la place des femmes, leurs droits, ceux de leurs enfants.
« Dans les années 1980, ce sont les féministes qui, en s’attaquant à la question du viol, vont “découvrir” et dénoncer l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants et faire le lien avec le patriarcat. »
Camille Masclet
On est à un moment charnière irrigué de vagues #MeToo, de dénonciations de ces différentes zones de domination et de violence. L’une des dernières vagues puissantes est #MeToo Inceste qui nous oblige à penser le pouvoir patriarcal comme un système qui écrase aussi les enfants.
EMMANUELLE PIET Vous connaissez la comptine Le fermier dans son pré ? On a chanté ça quand on était petites, nous : « Le fermier prend sa femme… prend son enfant… prend son chien… » jusqu’au choix du fromage. À la fin, « le fromage est battu », c’est le dernier enfant choisi qui est mis en centre de la ronde et tout le monde fait semblant de le battre. On tape sur celui qui a été désigné par le fermier et tout s’organise autour de ça. C’est le système patriarcal, c’est réglé. Je ne sais pas ce que sont les jeux cons des cours d’école en ce moment…
GOUNDO DIAWARA Apparemment c’est 1, 2, 3, Soleil, mais une version dans laquelle on tabasse celui qui bouge.
EMMANUELLE PIET C’est donc la même chose. Tu tapes le plus faiblard, après tu donnes dans le bizutage au week-end d’intégration, puis tu deviens père de famille. Le cycle de la violence n’est pas particulièrement rompu. Tu te poses en chef de famille, quand bien même cette notion juridique n’existe théoriquement plus depuis 1970. On n’est pas encore dans le droit vrai de l’enfant, mais dans le droit total des parents sur les enfants. Ça veut dire qu’on préfère laisser un enfant vivre chez son père parce que c’est quand même son père, quand bien même c’est un homme violent avec sa femme et que ça fait vingt ans qu’on martèle qu’un homme violent avec sa femme ne peut pas être un bon père.
Que peut le féminisme pour les droits des enfants ?
CAMILLE MASCLET Historiquement, il y a déjà plusieurs points de rencontre entre le féminisme et les droits des enfants. On l’a vu, dans les années 1980, ce sont les féministes qui, en s’attaquant à la question du viol, vont « découvrir » et dénoncer l’ampleur des violences sexuelles commises sur les enfants et faire le lien avec le patriarcat. Plus généralement, les mouvements féministes ont permis de penser la famille comme un espace politique, avec des relations de pouvoir en son sein. L’articulation entre les luttes féministes et celles pour les droits des enfants se fait, à mon sens, en politisant le privé et en montrant qu’il s’agit d’un espace dans lequel s’exercent des violences. Aujourd’hui, les outils forgés par des théoriciennes féministes comme Christine Delphy3Sociologue féministe, Christine Delphy est notamment l’autrice de L’Ennemi principal (Syllepse, 2009), livre-manifeste de la pensée matérialiste. ou Colette Guillaumin4Théoricienne
féministe majeure, Colette Guillaumin (1934–2017) a révolutionné les sciences sociales en définissant le sexe et la race comme des rapports de pouvoir. Lire la rubrique « Dans le texte » de La Déferlante no 3., qui ont permis de penser la domination des hommes sur les femmes, peuvent aussi être mobilisés pour penser par analogie la condition des enfants et la domination des adultes sur les enfants.
« L’articulation entre les luttes féministes et les luttes pour les droits des enfants se fait, à mon sens, en politisant le privé et en montrant qu’il s’agit d’un espace dans lequel s’exercent des violences. »
Camille Masclet
EMMANUELLE PIET Oui, le féminisme a fait déjà pas mal de choses ! Cette loi du 21 avril 2021, on la réclame depuis quarante ans. Maintenant tout acte de pénétration sexuelle sur un·e mineur·e de moins de 15 ans est un viol. Tu pénètres un enfant, tu es un violeur.
Comment ces débats traversent-ils les milieux scolaires que vous fréquentez au quotidien, Goundo Diawara ?
GOUNDO DIAWARA Dans le collège où je travaille, on a créé il y a quatre ans un club d’éducation à l’égalité filles-garçons, qui est surtout un prétexte pour avoir un espace de parole pour les jeunes. Des jeunes filles surtout s’en saisissent, et c’est devenu un espace de soins, quelque chose d’un peu libérateur. Tout est audible, des questions sur les féminicides à l’homosexualité. La question de l’inceste y est arrivée de manière presque banale par un « C’est quoi ? ». À l’unanimité,
c’était la condamnation. En revanche, je pense qu’il y a un gros travail de formation à faire dans l’Éducation nationale. Je me suis formée seule sur ces questions-là et sur comment recevoir la parole. Et on n’est pas des spécialistes. On travaille heureusement avec une assistante sociale et des infirmières extraordinaires, présentes dans l’établissement tous les jours, et c’est un luxe.
EMMANUELLE PIET C’est pourtant dans la loi de 1989 : l’obligation de formation de tous les personnels à la protection de l’enfance. On n’y est pas du tout. C’est un droit d’exiger ça.
GOUNDO DIAWARA L’an dernier, en présentant notre travail sur l’égalité filles-garçons, on a dit à l’assemblée des professeur·es, une soixantaine de personnes, qu’au vu des chiffres, ils et elles avaient dans leur classe des enfants victimes d’inceste.
EMMANUELLE PIET Un à deux par classe.
GOUNDO DIAWARA On a laissé le silence s’installer pour que les gens puissent se rendre compte. Les adultes qui travaillent avec ces enfants-là et qui disent que celui-ci est « casse-bonbons », que celui-là est violent… Il n’existe pas de violence naturelle chez les enfants. Les troubles alimentaires, les refus d’autorité très durs s’expliquent. Il faut creuser. Malheureusement, on manque de temps, de moyens, de volonté. Pour certain·es, ce n’est pas notre travail. Je suis évidemment vue comme l’emmerdeuse de service. Ça a été un débat houleux…
EMMANUELLE PIET Je suis aussi l’emmerdeuse de service. Je vais bientôt dans un collège à la Courneuve et dans un lycée à Neuilly-sur-Marne pour parler prévention des agressions sexuelles et maltraitance à l’encontre des enfants. Puisque je suis teigneuse, je ne me déplace que si l’ensemble des adultes de l’établissement est convoqué. Mon travail consiste essentiellement à leur faire comprendre qu’un enfant chiant est un enfant qui a besoin d’aide. Si j’ai fait ça dans mes trois heures d’intervention, j’ai gagné parce que tu vas le regarder autrement, cet enfant-là. Tu vas voir que ce gosse-là, il est bêtement en train d’appeler au secours. Mais pour ça, il faut que tu aies compris que la première raison pour un enfant d’être chiant, c’est d’être victime de quelque chose. Il faut donc déconstruire l’idée qui domine l’ensemble de cette société depuis une trentaine d’années que les enfants sont des délinquants, des chieurs. Cette tendance vient du tout-sécuritaire, cette obsession pour la lutte sécuritaire qui transforme tout le monde un suspect. Les progrès des années 1980 en matière de protection de l’enfance ont été défaits. Par exemple, plus personne ne connaît le Défenseur des enfants, désormais camouflé dans un dispositif général de Défenseur des droits…
Avant de dire aux enfants « Parlez, libérez-vous », il faut sérieusement savonner les oreilles des adultes !
Emmanuelle Piet
L’époque est aussi marquée par l’entrée en lutte de jeunes, voire de très jeunes. C’est visible sur les réseaux sociaux, sur des sujets aussi divers que l’écologie, la transidentité, la maltraitance…
Comment les espaces féministes militants peuvent-ils donner encore plus de poids à leur parole ?
GOUNDO DIAWARA Au Front de mères, on crée des espaces pour les enfants. À chaque fois qu’on organise un événement, une rencontre, ils sont là. Je pense que voir leurs parents en lutte sur certaines questions peut aider des enfants à prendre conscience des choses qui ne sont pas normales, de l’importance d’en parler et de leur pouvoir. Ils doivent avoir une place dans nos espaces. Et en tant que CPE, comme je l’ai mentionné à travers l’exemple de ce club d’éducation à l’égalité, je pense que les gens doivent être formés à l’écoute des enfants et qu’il faut créer des espaces où leur parole existe. On avait une gamine qui était dans l’affrontement et la défiance. Elle est venue au club, je ne sais pas trop par quelle magie, d’abord silencieusement. Puis un jour elle a produit un texte qui s’appelait « Femme, crois en toi ». Elle y raconte des violences intrafamiliales, dont celles qu’elle a subies. Elle l’a lu, elle a mis son prénom, elle voulait qu’il soit affiché dans le collège. C’était sa volonté. Au bout de deux ans de club, elle a pu penser la violence et se dire : « C’est ça que je vis, je vais le dénoncer. »
EMMANUELLE PIET C’est très fort. Je dirais simplement que, bon, avant de dire aux enfants « Parlez, libérez-vous », il faut sérieusement savonner les oreilles des adultes ! Notre premier film à Viols Femmes Informations, en 1987, issu du
premier groupe de parole des femmes victimes d’inceste, s’appelait La Conspiration des oreilles bouchées. Ce sont elles qui avaient choisi le titre !
GOUNDO DIAWARA Là on est plutôt dans une période où l’accent est mis sur la volonté de mater les enfants, de les faire rentrer dans le cadre, surtout dans les quartiers défavorisés. D’un côté, on dit d’eux qu’ils sont dépolitisés, ne s’intéressent à rien à part leur téléphone, et de l’autre, quand ils se politisent, on leur envoie les Flash-Balls. C’est répression sur répression, quitte à ce qu’ils risquent leur vie parfois. Au moment où il y a eu les enfants agenouillés de Mantes-la-Jolie5Le 6 décembre 2018, 151 lycéen·nes, âgé·es de 12 à 21 ans, interpelé·es en marge d’une manifestation avaient été forcé·es à rester agenouillé·es, mains derrière la tête, pendant plusieurs dizaines de minutes., au Front de mères, on a écrit un texte sur les « mères boucliers »6« Les mères avec les lycéens réprimés par la police : ne touchez pas à nos enfants ! », le Club de Mediapart, 8 décembre 2018., pour inciter les parents à avoir confiance en leurs jeunes et à les soutenir dans leurs luttes.
CAMILLE MASCLET Pour terminer sur une note positive, on observe bien en ce moment comment les mouvements et idées féministes se diffusent auprès de personnes de plus en plus jeunes. Les jeunes femmes en particulier, s’approprient elles-mêmes cette cause et s’engagent. Je suis vraiment frappée par la vague féministe que l’on vit, à quel point elle est habitée par des femmes très jeunes et assez autonomes dans leur lutte et leurs revendications.



