M’édouard-louiser, au calme. Faire mon Édouard Louis, m’autoriser le luxe de la transfuge que je ne suis pas tout à
fait.
L’intime est politique, on sait ça.
Et ma famille, est-ce qu’elle le sait ?
Est-ce que j’aurai le temps de lui expliquer que mon émancipation dépend de ma capacité à la nommer ? Qu’il ne faut pas m’en vouloir, que j’essaie juste de me sauver un peu. Le sujet « famille » me pique si fort. C’est bien, peut-être. « Faire famille », aujourd’hui, à 36 ans et demi, renvoie à la fois à l’analyse de la famille dans laquelle j’ai grandi, et à celle qui se profile alors que je suis en couple depuis quatre ans et demi.
J’ai demandé à ma famille de parler d’elle-même, plutôt que de parler à sa place. Je n’aurais jamais imaginé qu’elles et ils répondraient à ma requête. Parce que je les ai tous et toutes tellement saoulé ·es depuis des années avec la psychanalyse, les mouvements d’éducation populaire, mon coming out, mes lectures féministes et antiracistes, mes revendications militantes, mon despotisme, ma nudité, mes abonnements forcés à Causette puis Mediapart. J’ai tellement peiné à les écouter, à pardonner, à les accueillir, à leur consacrer du temps, du crédit, de l’amour qui ne soit pas sous forme de virements bancaires et qui s’exprime hors des temps de fêtes capitalisto-chrétiennes.
Ce texte est une petite performance, pour nous.
Voici la demande telle que je la leur ai adressée :
« Coucou, est-ce que tu accepterais, pour un article que je dois écrire sur “faire famille” que je dois rendre aujourd’hui, de m’écrire comment tu décrirais notre famille. En un texto… Tu veux bien ? »
Je me suis Sophie-Callée devant mon portable et j’attends les réponses.
Alors que résonne dans mon casque la chanson Mama des Spice Girls, je me rends compte de la pression que j’ai exercée sur ma mère. Sur toutes les femmes de ma famille, comme si elles étaient responsables de tous les maux.
Je reprends.
Alors que résonne dans mon casque la chanson Les pères pleurent en écho de Léonie Pernet, je me rends compte de la pression que les pères ont exercée sur moi.
J’attends.
Si mon père lit ça, il va me renier. Encore.
Prière de ne pas lui transférer, même si c’est pour lui dire comme vous êtes fièr·es de mon parcours. Il me fait penser au patriarche Roy dans la série Succession. En attendant que la famille me réponde, je peux la raconter en quelques plats, en quelques oeuvres, en quelques paysages, en quelques moments, en quelques tirets de listophile assumée.
– Épaule d’agneau et flageolets avec des bouts de saucisse de veau dedans, parce que le porc
donne des boutons.
– Premier Noël après la séparation des parents, à Strasbourg, où on n’a jamais trouvé le fameux marché. On n’avait pas réservé de restaurant, on a fini au kebab, ma mère, ma soeur n° et moi.
– La mort de Bonne-Maman, le 26 décembre. J’ai su quinze ans plus tard de quoi elle était morte.
– Soupe de pieds de veaux (il y a plusieurs veaux dans le plat, je crois).
– La Divinité de l’ensemble martiniquais La Perfecta, durée : 7 minutes 1 seconde.
– Tout le monde à table, en train de débattre de notre trinité des tabous – sexualité, religion et politique
– avec les NRJ Music Awards en fond, à la télé.
– Siméon réalisé par Euzhan Palcy.
– Une Barbie pas sortie de sa boîte par crainte de l’abîmer, un poster de la Petite Sirène pas sorti du plastique pour la même raison.
– Six voyages en Martinique en trente-six ans.
– Voir ma mère dévorer Cahier d’un retour au pays natal pendant des vacances où l’on partage un lit, en Crète. Alors que moi, je n’avais rien pigé. Transfugera bien qui transfugera la dernière.
– Tout Kassav, mais particulièrement Pa bizwen palé chanté en karaoké avec mon père au baptême de la soeur n°2.
– Le silence.
– La ceinture.
– La fugue de mon frère n°1, le hurlement de mon père.
– Le coming out entre le plat et le dessert, le déni international de cette information.
– Vingt-deux oncles et tantes.
– Cinq frères et soeurs (sans compter les demi-frères et soeurs de mes demi-frères et soeurs).
– Quatre noms de famille différents.
– Quatre neveux et nièces dont les prénoms commencent par un K, et que je n’ai plus le droit de voir.
– Le concert de Dorothée avec mon père à Bercy en 1990.
– Dire « bonjour papa » et « bonne nuit papa » tous les matins et tous les soirs avec deux bises même
quand t’as le seum. Le respect, quoi.
– La queue de veau, de boeuf, de porc, les pieds, les cous de poulet, les foies d’agneau, la langue,
le coeur. Mais pas les tripes.
– Catholiques, protestants, un peu évangélistes aussi, non ?
– Une maladie auto-immune et de la dissociation côté femmes, des dépressions non diagnostiquées traduites en épisodes intenses côté hommes, du mutisme et de la logorrhée bien répartis entre les deux binarités de genre.
– Bananes plantains bouillies.
– La saga du dimanche sur M6 pendant le repassage.
– Mike Brant, l’amant rêvé de la mère.
– Compay Segundo, l’ami rêvé du père.
– Martinique. Puis Montreuil, Lamorlaye, Précy-sur-Oise, Beauvais, Chambly, Creil, Le Blanc-Mesnil, Aulnay-sous-Bois, Asnières-sur-Seine, Amiens, Pont-Sainte-Maxence, Bécon, Montreuil.
– À 18 ans, se découvrir un frère du même âge, et avoir une nouvelle soeur qui « sort », comme si c’était l’album de la maturité de mon père.
– Les disputes sur la voyance, l’astrologie et les superstitions.
– Le gâteau au fromage blanc fait par ma mère dont la recette écrite à la main a brutalement disparu il y a vingt ans, personne ne s’en souvient. Je goûte tous les gâteaux qui portent ce nom sans jamais le retrouver.
– Un baptême dans la baignoire de Joséphine en Martinique, en pleine mer transparente, on voit le sable blanc, on a pied, on se fait bénir au rhum et au boudin.
Premier texto qui arrive, j’ai le frisson. C’est Margot, la sœur n°2.
« Notre famille, c’est beaucoup de choses. C’est une maman poule des fois, un papa absent souvent. C’est avoir un frère et deux sœurs avec qui nous ne partageons ni nos mamans, ni nos noms de famille. C’est de longues explications sur “non,
nous n’avons jamais vécu ensemble”, “non, nous n’avons pas la même mère”, “non, ce n’est pas pour ça que c’est ma demi-fratrie parce que croyez-moi, ce sont des gens entiers” (et Antillais !).
C’est des soeurs qui m’apprennent chaque jour à être moi-même, à être fière de mes origines, de mes racines, qui me rappellent de vivre mes rêves et d’être toujours plus courageuse chaque jour. »
Depuis longtemps, la préservation de mon intimité, de ma pudeur, du privé, a été éradiquée. J’ai mis ma carcasse à l’air et je me prends pour un médecin légiste de Montreuil Unité Spéciale. Dans les spectacles, dans les textes, les ntretiens, les discussions avec les inconnu·es et les connu·es.
La vraie nudité faite de chaque instant, par peur de l’ombre.
Puis Dimitri, le frère n°1.
« En un texto ? Oui, je veux bien. »
« Famille hétéroclite saupoudrée de piment et de sel de Guérande. »
Ainsi, je ne veux plus de secrets de famille, plus de déni de l’histoire, plus de silence de l’État sur nos états. J’aspire à la transparence pour mon territoire et pour ma peau noire. Pour remplir les blancs laissés sur ma page par des Blancs qui ne nous ont pas laissé·es en paix. Je désire de la famille numérique, tard la nuit, quand l’insomnie me fait errer sur Twitter-letrash ; une famille sanguine, même de très loin en Martinique ; une famille bombe nucléaire qui m’implose. Une famille d’amies avec qui rêver de vivre en communauté – Élisa, Carole, Victoria, Suzanne. La famille d’une troupe de spectacle qu’on fabrique patiemment entre talents, convictions partagées et astrologie, et puis la famille de mon amoureuse qui s’ancre doucement en moi. Et la famille de la famille, les familles des familles… Amen !
Andry, le compagnon de ma sœur n°1, « Legendre ».
« Je fais concis. Malgré l’éclatement, chaque personne-enfant tente de recoller les morceaux des uns et des autres et les morceaux à l’intérieur de soi. Et c’est dans cet éclatement que je retrouve les plus beaux éclats de rires et de joie !!! BOOOUUUMMM !!! »
Maud, la compagne n°2 de mon frère n°1.
« Famille matriarcale dont une partie de la filiation a été longtemps secrète. Difficultés d’enracinement et de transmission.
Chaque membre a une personnalité bien singulière et nourrit ses propres passions. Valeur travail très marquée. Acceptation des choix professionnels et personnels de chacun. Communication parfois difficile mais volonté d’être ensemble. »
Comment je fais famille, quand j’ai l’impression d’avoir rétabli les 8 000 kilomètres de distance qui séparent la Martinique de la France hexagonale, dans mes rapports avec elleux ?
Ludmila, soeur n°1.
« Notre famille est : divisée, multipliée, éparpillée.
Elle est belle, violente et touchante. Certains liens se défont ou sont fragiles, d’autres sont en construction et d’autres encore se solidifient. Elle devrait être plus soudée, plus aimante, plus présente… Notre famille est ce qu’elle est : abîmée mais déterminée à s’aimer. Ciao ! »
Enguerrand, le frère no 2, a envoyé un message pour dire qu’il ne pourrait pas en envoyer un dans les temps. Mon envie de famille n’existe pas. Mon besoin de famille, je le déguise. La différence entre besoin et envie ?
« J’ai envie d’une glace. » Ça va.
« J’ai besoin d’une glace. » C’est chelou.
Sandra, ma compagne, me pose des questions pour ne pas répondre à ma question.
« Est-ce que ta famille, c’est ton sang ?
Est-ce que tu considères tes amies comme ta famille ?
Est-ce que, si tu ne fabriques pas d’enfants, tu envisages la fin de ta vie entourée d’une autre forme de famille ?
Avec qui tu as besoin de célébrer les événements de ta vie ?
Est-ce que tu as envie d’aimer quelqu’un plus que toi-même ?
Comment tu envisages la transmission, l’héritage ?
Pourquoi tu as absolument besoin d’un père quand tu penses à faire un enfant ?
Est-ce que tu veux m’épouser ? »
Mon envie de famille, c’est bien mon souci, est très complexe et complexée. Pour le moment, je participe aux rituels de la famille de Sandra. Ses parents, ses deux fils, son ex génial avec qui elle cohabite pour les élever, ses parents à lui, leurs ami·es. Leur maison à la campagne pour accueillir plein de personnes. La famille que je voudrais créer… n’existe pas encore dans ma tête. Peut-être que c’est celle que je vis déjà et point. En vrai, je suis très très chanceuse, déjà très
entourée d’amour… blablablou.
Des contradictions…
Des évidences qui s’évaporent sans cesse…
Je raisonne mal quand je regarde ma vie-carrière, mon corps-outil, le temps en pente et sans frein, le monde-actuel-y-a-plus-de-saisonsma-bonne dame.
Victoire, la mère.
« Pas tout de suite. Je sors du boulot. D’abord mes prières.
La notion de famille c’est nous quatre, ou je dois parler de la famille que je ne vois jamais ? »
Puis, un peu plus tard.
« Je dirais de ma proche famille, celle qui se limite à mes enfants et moi-même, que nous sommes une famille unie, à l’écoute, capable de nous soutenir dans nos problèmes respectifs, solidaire, aimante, généreuse, décalée, ouverte, tolérante même si nous nous voyons peu. Je pense, face aux soucis, que nous pouvons faire bloc. L’autre partie de ma famille, qui se compose de frères, soeurs, neveux et nièces, est différente. Chacun évolue de son côté. Les rencontres se font lors des événements joyeux ou douloureux. Notre mère qui faisait la liaison n’étant plus là, les liens se sont distendus. Cependant, ils seraient présents si on en avait besoin. Voilà, je ne suis pas écrivain. J’ai dit ce que je pense. Pas de critiques. Je vais dormir. Bonne nuit. Bisous. »
C’est très ennuyeux (et/ou ennuyant) comme, quand je pense famille, je bloque sur l’enfant à faire, moi femme cisgenre soumise au compte à rebours. J’ai pourtant six neveux et nièces, la fille de ma nièce aînée, Rose, ma filleule, et deux beaux-fils avec qui je pourrais m’engager davantage.
J’ai pourtant bien déconstruit, si si je vous jure.
Mais.
Et puis je le mettrais où, mon enfant, dans mon bordel d’appartement que j’aime tellement, avec la tête de cerf accrochée au mur sur fond de papier peint en velours rouge, avec les objets vintage qui n’ont pas d’utilité, avec les colonnes de livres achetés compulsivement qui se cassent la gueule et la collection de VHS avec le magnétoscope cassé, les valises de tournées où se mêlent le propre et le sale, où les mites vestimentaires invitent les mites alimentaires à dîner dans mes robes Curve, où les restes de paillettes des spectacles cohabitent avec les miettes et les cendres.
Je lui fais avaler la pastille comment, à mon amoureuse, que je veux habiter à Montreuil, parce que j’y suis née et que ça commence avec le M de Martinique et de Maman, ET chez elle, à 800 kilomètres, dans le Sud-Ouest et faire un enfant avec elle, mais un enfant noir comme moi parce que j’ai besoin qu’il me ressemble, ce n’est pas rationnel. Ce n’est pas la problématique de sortir avec une femme blanche qui m’inquiète, mais est-ce que je suis capable de « produire » un
enfant métis, ou même de produire un garçon ? Je ne suis pas armée pour tant de problèmes. Comment je lui fais admettre que je veux connaître le père, peut-être parce que même en connaissant le mien, je passe mon temps à essayer de le connaître, mais que je suis pro-PMA1PMA : procréation médicalement assistée. à fond ! Que sur mon fond d’écran d’ordi et sur ma porte est écrit en strass « Je vous aime bien mais je me préfère » et que je ne me vois pas arrêter d’avoir ma grotte après dix-sept années de vie seule ? Et que je vois bien que ce n’est pas compatible de se préférer soi-même et de faire un enfant, d’être en couple ou de « faire famille ». Mais que, quand même, je serais super pour éduquer quelqu’un d’autre que moi-même. J’ai mon BAFA et un demi-BAFD
Et que oui, je rêve de l’épouser, mais à l’église, or l’église ne me rêve pas.
Je veux faire famille avec une distance universitaire et militante. La distance de celles qui ont eu le temps d’analyser la situation. Le temps de regarder les autres faire famille. J’ai observé les autres pendant vingt et un ans avant de sortir
avec quelqu’un.
(Pas par choix, hein.)
Est-ce que je peux prendre ce temps avant de réussir à « faire famille » à mon tour ?
J’en suis toujours au stade où j’ai les plombs qui sautent quand je suis dans ma famille sanguine, je voudrais que la psy soit là pour arbitrer. Je voudrais que quelqu’un soit à l’intérieur de moi et me coupe le courant quand je m’électrise dès que je franchis le seuil. On se voit si peu, on voudrait tellement que ça soit parfait. Rien ne sera parfait, c’est sûr. Cette performance écrite, ces mots reçus dans mon Nokia 3310 ce jour me donnent la force de croire que se poser des
questions à plusieurs peut éclairer des réponses déjà en procès/process individuellement. En tout cas, c’est ce que j’aime me dire. Et j’archive pour m’achever.



