Dans un contexte de manque d’hébergements d’urgence, La Maison de Marthe et Marie propose une solution séduisante : des « colocations solidaires », qui rassemblent sous le même toit des jeunes femmes volontaires et des femmes enceintes ou de jeunes mères en situation de vulnérabilité.
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Le milliardaire catholique ultraréactionnaire Pierre-Édouard Stérin finance une myriade d’associations sur tout le territoire français. À quelle hauteur a‑t-il financé La Maison de Marthe et Marie ?
Notre enquête montre que l’association a été lauréate à sept reprises de la soirée de levée de fonds organisée par Obole, société organisatrice de La Nuit du bien commun. Quand le journal L’Humanité a publié son article sur le projet Périclès, La Nuit du bien commun a supprimé les rediffusions des soirées caritatives qu’elle organise. Il n’est plus possible d’avoir tout l’historique des montants versés au cours de ces soirées. Nous avons tout de même trouvé que La Maison de Marthe et Marie avait touché, depuis 2019, au moins 413 000 euros par ce moyen. C’est forcément beaucoup plus. En 2024, elle a par ailleurs reçu 110 700 euros du Parvis solidaire, une autre soirée caritative coorganisée par Obole – une société en partie financée par Stérin.
La Maison de Marthe et Marie se présente comme une association apolitique et aconfessionnelle, mais votre enquête montre les liens de l’association avec la sphère catholique traditionnelle…
En étudiant les documents administratifs de l’association, nous avons trouvé que parmi les membres de son conseil d’administration figurent ou figuraient des personnalités qui ont des liens étroits avec des organisations dites « pro-vie » et anti-LGBTQIA+. C’est le cas, par exemple, de Matthieu et Guillemette de Penfentenyo, qui ont partagé sur leurs réseaux sociaux des posts de La Manif pour tous, du groupuscule masculiniste des Hommen et des publications contre la prétendue « théorie du genre ». Autre exemple : Jeanne Bertin-Hugault, présidente de La Maison de Marthe et Marie de 2016 à 2018. Elle est responsable depuis 2023 de SOS Bébé, une ligne d’écoute anti-IVG, financée par Alliance Vita, organisation créée en 1993 par Christine Boutin.
« Dans le conseil d’administration figurent des personnalités proches des organisations “pro-vie”. »
Comment se manifeste le prosélytisme catholique de l’association au sein de ses structures ?
La plupart des collocations de Marthe et Marie ont noué des partenariats avec les diocèses locaux, comme à Rouen, où la colocation se trouve dans un ancien presbytère. Dans les villes où elle est implantée, l’association demande aux femmes volontaires de célébrer l’office des laudes tous les matins et a des liens avec les autorités ecclésiastiques locales. Nous avons, par exemple, découvert que le cardinal Philippe Barbarin – publiquement opposé à l’avortement et au mariage pour tous·tes – est déjà venu bénir des bébés dans la colocation lyonnaise. Dans de précédentes interviews, l’actuelle présidente de l’association a par ailleurs reconnu « une véritable dimension d’évangélisation » auprès des femmes accueillies, certaines ayant choisi après coup de demander le baptême pour leur enfant.
Votre enquête révèle que, en plus de fonds privés issus de la sphère catholique et d’extrême droite, La Maison de Marthe et Marie bénéficie de financements publics, de la part notamment de la mairie de Paris…
En épluchant les délibérations du conseil de Paris, ville où l’association est installée depuis 2014, nous nous sommes rendu compte qu’un bailleur, 3F Résidences, avait reçu énormément d’argent de la Ville pour un projet de rénovation d’un monastère, rue de Vaugirard, à Paris. À terme, ce monastère doit accueillir trois associations qui cogéreraient le lieu : La Maison de Marthe et Marie, l’Association pour l’amitié, qui organise des « colocations solidaires » entre ex-SDF et volontaires, et l’Association Simon de Cyrène, qui propose des colocations pour des personnes handicapées. Toutes les trois sont soutenues par l’écosystème Stérin. Par ailleurs, la région Île-de-France a versé 200 000 euros de subvention pour chacune de ces associations. La mairie de Paris, quant à elle, a versé 4,6 millions d’euros pour ce monastère, dont 700 000 euros fléchés pour La Maison de Marthe et Marie. Ce sont des sommes colossales. C’est surprenant, étant donné la nature de ces associations et quand on sait que le lieu appartient au diocèse de Paris. Une fois que les baux arriveront à leur terme, les lieux reviendront en propre au diocèse.
Vous avez publié plusieurs enquêtes sur cette association, en quoi votre travail pourrait faire reculer la mairie de Paris concernant ces subventions ?
À la suite de nos alertes et de nos interviews de membres du conseil de Paris et de la région Île-de-France, des élu·es du groupe écologiste ont déposé un vœu, vendredi 5 décembre, auprès du conseil de Paris, relatif au financement de La Maison de Marthe et Marie : elles et ils demandent d’empêcher l’installation de l’association comme gestionnaire. Dans ce vœu, les élu·es citent nos articles parus dans Libération, le journal numérique d’investigation Le Poulpe et La Déferlante. Trois adjoint·es à la mairie de Paris ont aussi adressé un courrier au préfet de la région Île-de-France, pour demander si La Maison de Marthe et Marie, dont les liens étroits avec des mouvements anti-avortement entrent, selon ces élu·es, « en contradiction totale avec les valeurs de la Ville de Paris et de notre République », faisait bien partie des associations appelées à gérer le monastère de la rue de Vaugirard. Si c’était avéré, la mairie de Paris s’est engagée à reconsidérer sa subvention destinée à l’association.
Comment avez-vous enquêté ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Tout au long de notre enquête, qui a duré six mois, le plus dur a été d’accéder aux informations en elles-mêmes, que l’association garde pour certaines secrètes, comme les adresses des colocations. Nous n’avons pas, par exemple, pu visiter celle de Rouen. Après la publication de notre article sur l’antenne normande de l’association dans Le Poulpe, nos interlocuteur·ices étaient très méfiant·es à notre égard et ont refusé nos demandes d’interviews. Il n’a pas été facile non plus d’accéder à la parole des femmes accueillies par l’association. Nous avons quand même réussi à obtenir des témoignages de bénéficiaires. Nous avons également trouvé des infos en sources ouvertes. Dans une interview publiée en 2012 sur le site Liberté et politique, qui a ensuite été supprimée au cours de notre enquête, l’actuelle responsable de l’antenne bordelaise de l’association affirme clairement ses positions anti-IVG. À partir du moment où La Maison de Marthe et Marie a su que nous enquêtions, certains documents jusque-là accessibles en ligne ont disparu. Cela pose question quant à la transparence de cette association, et à son affichage prétendument aconfessionnel et apolitique.
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Quand un collectif de journalistes mène l’enquête
Hors cadre est un collectif de journalistes indépendant·es qui travaillent avec de nombreux médias. En 2025, le collectif a répondu à l’appel à projets du Fonds pour une presse libre intitulé « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Pendant plusieurs mois, une dizaine de journalistes ont enquêté sur plusieurs sujets et publié des articles dans divers médias partenaires de l’opération, dont Basta!, Le Poulpe et La Déferlante. Dans ce cadre, nous avons publié dans notre numéro de novembre dernier une enquête signée Rozenn Le Carboulec et Pauline Ferrari sur les associations catholiques intégristes soutenues par des fonds privés qui interviennent dans les établissements publics et privés pour délivrer leur vision rétrograde de l’éducation à la sexualité. Le collectif Hors cadre a également publié une carte des associations financées par l’écosystème du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, réalisée en collaboration avec WeDoData.




