Association Marthe et Marie : « Quand ils ont su qu’on enquêtait, certains documents ont disparu »

Nous publions aujourd’hui sur notre site une enquête inédite sur La Maison de Marthe et Marie, une asso­cia­tion qui propose des héber­ge­ments à loyers modérés à des mères et à des femmes enceintes dites « vul­né­rables ». Derrière ces colo­ca­tions se cachent un pro­sé­ly­tisme catho­lique larvé et un combat insidieux contre le droit à l’avortement. L’association est soutenue finan­ciè­re­ment par la galaxie catho­lique ultra­con­ser­va­trice, mais, plus étonnant, c’est ce que nous révélons, elle bénéficie aussi de fonds publics. Entretien avec l’une des autrices de cette enquête, la jour­na­liste Rozenn Le Carboulec, qui en détaille les coulisses.

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Publié le 11/12/2025

Le 4 décembre 2025, la Section carrément anti-Stérin manifestait devant le théâtre des Folies-Bergère, à Paris, où se tenait La Nuit du bien commun, fonds de dotation confondée par le milliarfaire d’extrême droite Piette-Edouard Stérin. Crédit photo : Henrique Campos / Hans Lucas.
Le 4 décembre 2025, la Section carrément anti-Stérin mani­fes­tait devant le théâtre des Folies-Bergère, à Paris, où se tenait La Nuit du bien commun, fonds de dotation confondée par le mil­liar­faire d’extrême droite Piette-Edouard Stérin. Crédit photo : Henrique Campos / Hans Lucas.

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Dans un contexte de manque d’hébergements d’urgence, La Maison de Marthe et Marie propose une solution sédui­sante : des « colo­ca­tions soli­daires », qui ras­semblent sous le même toit des jeunes femmes volon­taires et des femmes enceintes ou de jeunes mères en situation de vulnérabilité. 

Créée en 2010, l’association est implantée dans dix villes en France – dont Paris, Nantes, Lyon, Marseille et Rouen – et se présente comme apo­li­tique et acon­fes­sion­nelle. Dans notre enquête, réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre, les deux jour­na­listes indé­pen­dantes Sarah Bosquet et Rozenn Le Carboulec (lire aussi l’encadré à la fin de l’entretien) révèlent que l’association est financée par La Nuit du bien commun, fonds de dotation à visée cari­ta­tive cofondée par le mil­liar­daire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Mais aussi qu’elle est soutenue par toute une galaxie de fon­da­tions et d’associations catho­liques réac­tion­naires ouver­te­ment anti-IVG et qu’elle bénéficie de finan­ce­ments publics, de la région Île-de-France et de la mairie de Paris, entre autres. D’après nos infor­ma­tions, la muni­ci­pa­li­té pari­sienne l’a sub­ven­tion­née à hauteur de 700 000 euros pour la réha­bi­li­ta­tion d’un monastère, rue de Vaugirard, dans le 6e arron­dis­se­ment de Paris. À la suite de nos révé­la­tions, la mairie de Paris pourrait suspendre sa dotation.

Lire aussi : La Maison de Marthe et Marie, en croisade contre l’avortement

Le mil­liar­daire catho­lique ultra­réac­tion­naire Pierre-Édouard Stérin finance une myriade d’associations sur tout le ter­ri­toire français. À quelle hauteur a‑t-il financé La Maison de Marthe et Marie ?

Notre enquête montre que l’association a été lauréate à sept reprises de la soirée de levée de fonds organisée par Obole, société orga­ni­sa­trice de La Nuit du bien commun. Quand le journal L’Humanité a publié son article sur le projet Périclès, La Nuit du bien commun a supprimé les redif­fu­sions des soirées cari­ta­tives qu’elle organise. Il n’est plus possible d’avoir tout l’historique des montants versés au cours de ces soirées. Nous avons tout de même trouvé que La Maison de Marthe et Marie avait touché, depuis 2019, au moins 413 000 euros par ce moyen. C’est forcément beaucoup plus. En 2024, elle a par ailleurs reçu 110 700 euros du Parvis solidaire, une autre soirée cari­ta­tive coor­ga­ni­sée par Obole – une société en partie financée par Stérin.

La Maison de Marthe et Marie se présente comme une asso­cia­tion apo­li­tique et acon­fes­sion­nelle, mais votre enquête montre les liens de l’association avec la sphère catho­lique traditionnelle…

En étudiant les documents admi­nis­tra­tifs de l’association, nous avons trouvé que parmi les membres de son conseil d’administration figurent ou figu­raient des per­son­na­li­tés qui ont des liens étroits avec des orga­ni­sa­tions dites « pro-vie » et anti-LGBTQIA+. C’est le cas, par exemple, de Matthieu et Guillemette de Penfentenyo, qui ont partagé sur leurs réseaux sociaux des posts de La Manif pour tous, du grou­pus­cule mas­cu­li­niste des Hommen et des publi­ca­tions contre la prétendue « théorie du genre ». Autre exemple : Jeanne Bertin-Hugault, pré­si­dente de La Maison de Marthe et Marie de 2016 à 2018. Elle est res­pon­sable depuis 2023 de SOS Bébé, une ligne d’écoute anti-IVG, financée par Alliance Vita, orga­ni­sa­tion créée en 1993 par Christine Boutin. 


« Dans le conseil d’administration figurent des per­son­na­li­tés proches des orga­ni­sa­tions “pro-vie”. »


Comment se manifeste le pro­sé­ly­tisme catho­lique de l’association au sein de ses structures ?

La plupart des col­lo­ca­tions de Marthe et Marie ont noué des par­te­na­riats avec les diocèses locaux, comme à Rouen, où la colo­ca­tion se trouve dans un ancien pres­by­tère. Dans les villes où elle est implantée, l’association demande aux femmes volon­taires de célébrer l’office des laudes tous les matins et a des liens avec les autorités ecclé­sias­tiques locales. Nous avons, par exemple, découvert que le cardinal Philippe Barbarin – publi­que­ment opposé à l’avortement et au mariage pour tous·tes – est déjà venu bénir des bébés dans la colo­ca­tion lyonnaise. Dans de pré­cé­dentes inter­views, l’actuelle pré­si­dente de l’association a par ailleurs reconnu « une véritable dimension d’évangélisation » auprès des femmes accueillies, certaines ayant choisi après coup de demander le baptême pour leur enfant.

Votre enquête révèle que, en plus de fonds privés issus de la sphère catho­lique et d’extrême droite, La Maison de Marthe et Marie bénéficie de finan­ce­ments publics, de la part notamment de la mairie de Paris…

En épluchant les déli­bé­ra­tions du conseil de Paris, ville où l’association est installée depuis 2014, nous nous sommes rendu compte qu’un bailleur, 3F Résidences, avait reçu énor­mé­ment d’argent de la Ville pour un projet de réno­va­tion d’un monastère, rue de Vaugirard, à Paris. À terme, ce monastère doit accueillir trois asso­cia­tions qui cogé­re­raient le lieu : La Maison de Marthe et Marie, l’Association pour l’amitié, qui organise des « colo­ca­tions soli­daires » entre ex-SDF et volon­taires, et l’Association Simon de Cyrène, qui propose des colo­ca­tions pour des personnes han­di­ca­pées. Toutes les trois sont soutenues par l’écosystème Stérin. Par ailleurs, la région Île-de-France a versé 200 000 euros de sub­ven­tion pour chacune de ces asso­cia­tions. La mairie de Paris, quant à elle, a versé 4,6 millions d’euros pour ce monastère, dont 700 000 euros fléchés pour La Maison de Marthe et Marie. Ce sont des sommes colos­sales. C’est sur­pre­nant, étant donné la nature de ces asso­cia­tions et quand on sait que le lieu appar­tient au diocèse de Paris. Une fois que les baux arri­ve­ront à leur terme, les lieux revien­dront en propre au diocèse.

Vous avez publié plusieurs enquêtes sur cette asso­cia­tion, en quoi votre travail pourrait faire reculer la mairie de Paris concer­nant ces subventions ?

À la suite de nos alertes et de nos inter­views de membres du conseil de Paris et de la région Île-de-France, des élu·es du groupe éco­lo­giste ont déposé un vœu, vendredi 5 décembre, auprès du conseil de Paris, relatif au finan­ce­ment de La Maison de Marthe et Marie : elles et ils demandent d’empêcher l’installation de l’association comme ges­tion­naire. Dans ce vœu, les élu·es citent nos articles parus dans Libération, le journal numérique d’investigation Le Poulpe et La Déferlante. Trois adjoint·es à la mairie de Paris ont aussi adressé un courrier au préfet de la région Île-de-France, pour demander si La Maison de Marthe et Marie, dont les liens étroits avec des mou­ve­ments anti-avortement entrent, selon ces élu·es, « en contra­dic­tion totale avec les valeurs de la Ville de Paris et de notre République », faisait bien partie des asso­cia­tions appelées à gérer le monastère de la rue de Vaugirard. Si c’était avéré, la mairie de Paris s’est engagée à recon­si­dé­rer sa sub­ven­tion destinée à l’association.

Comment avez-vous enquêté ? Quelles dif­fi­cul­tés avez-vous rencontrées ?

Tout au long de notre enquête, qui a duré six mois, le plus dur a été d’accéder aux infor­ma­tions en elles-mêmes, que l’association garde pour certaines secrètes, comme les adresses des colo­ca­tions. Nous n’avons pas, par exemple, pu visiter celle de Rouen. Après la publi­ca­tion de notre article sur l’antenne normande de l’association dans Le Poulpe, nos interlocuteur·ices étaient très méfiant·es à notre égard et ont refusé nos demandes d’interviews. Il n’a pas été facile non plus d’accéder à la parole des femmes accueillies par l’association. Nous avons quand même réussi à obtenir des témoi­gnages de béné­fi­ciaires. Nous avons également trouvé des infos en sources ouvertes. Dans une interview publiée en 2012 sur le site Liberté et politique, qui a ensuite été supprimée au cours de notre enquête, l’actuelle res­pon­sable de l’antenne bor­de­laise de l’association affirme clai­re­ment ses positions anti-IVG. À partir du moment où La Maison de Marthe et Marie a su que nous enquê­tions, certains documents jusque-là acces­sibles en ligne ont disparu. Cela pose question quant à la trans­pa­rence de cette asso­cia­tion, et à son affichage pré­ten­du­ment acon­fes­sion­nel et apolitique.

Lire aussi : La Maison de Marthe et Marie, en croisade contre l’avortement

Quand un collectif de journalistes mène l’enquête

Hors cadre est un collectif de jour­na­listes indépendant·es qui tra­vaillent avec de nombreux médias. En 2025, le collectif a répondu à l’appel à projets du Fonds pour une presse libre intitulé « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Pendant plusieurs mois, une dizaine de jour­na­listes ont enquêté sur plusieurs sujets et publié des articles dans divers médias par­te­naires de l’opération, dont Basta!, Le Poulpe et La Déferlante. Dans ce cadre, nous avons publié dans notre numéro de novembre dernier une enquête signée Rozenn Le Carboulec et Pauline Ferrari sur les asso­cia­tions catho­liques inté­gristes soutenues par des fonds privés qui inter­viennent dans les éta­blis­se­ments publics et privés pour délivrer leur vision rétro­grade de l’éducation à la sexualité. Le collectif Hors cadre a également publié une carte des asso­cia­tions financées par l’écosystème du mil­liar­daire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, réalisée en col­la­bo­ra­tion avec WeDoData.

Soigner dans un monde qui va mal

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